Ce matin, je suis entré chez lui; il avait dormi une heure; il était un peu mieux. Je me suis assis tristement sur son lit; il a vu des larmes dans mes yeux. Je ne disais rien, je le regardais douloureusement. — Ne pleurez pas sur moi, a-t-il dit, mon digne ami! Pourquoi ceux qui m'aiment s'affligeraient-ils? N'ont-ils pas comme moi ces grandes idées qui s'attachent à un avenir immense? Cette vie est-elle donc tout pour eux comme pour l'incrédule? Je sens que j'emporte avec moi ce qui fait vivre, même quand ces yeux seront fermés. (Et il ouvrit ses grands yeux noirs abattus par la douleur et regarda le ciel.) Je meurs jeune, je l'ai toujours désiré; je meurs jeune, et j'ai beaucoup vécu. Mon père! mon cher maître! ajouta-t-il en me regardant avec un charme de mélancolie inexprimable, ne m'avez-vous pas souvent appris à user de la vie? et ne croyez-vous pas que, dans cet espace de vingt-deux années, j'ai eu des jours, des heures qui valaient une longue existence? — Il s'était recouché comme pour prendre haleine; je l'entendais respirer avec peine, mais il cherchait à me cacher son oppression. Erich avait emporté la bougie qui blessait la vue affaiblie de Gustave; il restait une petite lampe. — Elle va s'éteindre, dit-il vivement, empêchez-le; il ne faut pas encore qu'elle s'éteigne. — Il soupira. Oh! comme ce soupir me déchira! — Le jour est encore loin, me dit-il pour cacher apparemment ce qu'il avait éprouvé; quelle heure est-il? (Je fis sonner ma montre.) Cinq heures? Je voudrais un peu dormir; mais je sens que je ne le pourrai pas. O mon ami! ajouta-t-il en s'appuyant sur son bras, que de biens dans la vie dont nous n'apprécions pas la valeur, ou si faiblement!… Combien de fois j'ai dormi neuf heures de suite! — Elle dort à présent, ne le pensez-vous pas? me dit-il. Elle a le sommeil de la santé et du bonheur, et peut-être rêve-t-elle à vous, digne ami. Oh! puisse-t-elle longtemps dormir tranquille, et vous aussi! (Et il serra ma main.) — Non, répondis-je, elle ne peut être tranquille; elle sait que l'ami de son bonheur, l'ami de son coeur pur et sensible, souffre. — Ah! mon ami, je ne voudrais troubler ni son sommeil ni son coeur. Non, non, quelques larmes seulement, et un de ces longs souvenirs qui durent toute la vie, mais sans la déchirer, qui honorent ceux qui sont capables de les avoir. — il pleura doucement.
Je passai mes bras autour de son cou, je l'embrassai; il se coucha sur mon sein: j'étais assis sur son lit. Il resta longtemps sans parler, et je m'aperçus, à un certain mouvement de respiration plus calme et plus égal, qu'il s'était assoupi. J'éprouvai du charme en voyant cet infortuné jouir de quelques moments de repos; je retenais ma respiration. Il sommeilla ainsi pendant une demi-heure.
Le… novembre.
J'ai passé quelques jours sans vous écrire. Découragé, abattu et passant de la plus terrible crainte à des moments d'espoir, j'ai besoin de m'y livrer pour ne pas succomber moi-même. Il va mieux; il tousse moins. Le médecin dit que sa constitution doit être des plus fortes, puisque, après quinze jours de fièvre et de délire, il peut être ainsi.
On voit que sa poitrine seule le détruit; sa jeunesse même est un danger de plus; son sang est si vif! Il a voulu qu'on le portât au jardin; nous n'y avons pas consenti; il faisait trop froid aujourd'hui.
Le… novembre, 7 h. du matin.
Je continue mon triste récit. Il me semble que c'est un devoir d'arracher à l'oubli chaque instant qui nous parlera seul, hélas! à l'avenir, de notre ami commun, et je trace scrupuleusement chaque mot, chaque circonstance de ces tristes scènes.
Qu'il est difficile de manier les douleurs de l'âme! par combien de chemins on y arrive, lorsqu'on croit être loin de la blesser! Quand je suis entré chez Gustave aujourd'hui, on avait ouvert les fenêtres pour renouveler l'air de sa chambre; il paraissait assez bien; je croyais qu'il prendrait ce moment pour me parler, et je craignais sa toux, qui revient à la moindre irritation. Voyant des livres sur une table, je lui proposai de lire quelque chose en lui demandant s'il y avait une lecture qu'il aimât de préférence. Il me répondit qu'il voudrait entendre quelque chose en anglais; et les Saisons de Thomson tombant sous ma main, j'ouvris le livre et commençai sans y songer ces beaux vers:
Oh happy they! the happiest of their kind
whom gentler stars unite.