24 novembre.
Plaignez-moi, je souffre plus que jamais d'un accident qui augmente encore les reproches que je me fais et la douleur que j'éprouve. Je n'avais pas vu Gustave de toute la journée qui suivit la soirée de mon arrivée, et où son délire l'empêchait de me reconnaître. Le médecin, craignant qu'il ne ressentît une émotion trop vive, m'avait conseillé de laisser passer cette journée, où il était plus accablé qu'à l'ordinaire. Je passais tristement les heures à parcourir les environs de la demeure de Gustave; je me disais: — Ici il a souffert, tandis que je m'occupais si faiblement de lui, que je ne le croyais pas en danger, que je l'accusais de s'abandonner à une humeur sauvage et bizarre. O triste vérité, qu'on ne saurait assez redire! nous ne savons nous inquiéter que pour ce qui ne mérite pas nos soucis. Et moi, qui quelquefois osais me croire plus sage, n'ai-je pas cent fois songé à l'avancement de Gustave, à lui faire avoir une place plus importante? Je pensais à son avenir, et je négligeais le moment d'où dépendait peut-être toute sa destinée!
Voilà les tristes réflexions que je faisais en parcourant ces lieux solitaires, témoins des douleurs de Gustave. Je savais qu'il les avait souvent visités; je m'arrêtais aux lieux dont les sites me frappaient le plus, et je me disais: — Ici il se sera arrêté aussi; ici, peut-être, cette âme si sensible aux beautés de la nature aura-t-elle éprouvé un moment l'oubli de sa fatigante douleur.
Je rentrai vers le soir, et je profitai des moments qui me restaient à passer loin de Gustave pour écrire à Valérie, avec tous les ménagements possibles, pour ne pas trop l'effrayer sur la situation du malade, et la préparer pourtant au danger dans lequel il se trouve.
Le délire ne vint point comme à l'ordinaire; à sa place, il y eut un assoupissement qui procura un repos qu'on pouvait croire favorable au malade. Il était dix heures du soir. Je m'assis derrière un paravent d'où je pouvais l'observer sans en être vu. Le médecin dit qu'il reviendrait à minuit pour le veiller le reste de la nuit. Le pauvre Erich étant très-fatigué, je l'engageai à aller se reposer un moment: pour moi, je restai abîmé dans mes tristes pensées. Le malade paraissait dormir profondément. Fatigué de l'air vif des montagnes et de ma course, je m'assoupis un moment. Je fus tiré de ce léger sommeil par un bruit qui me réveilla: c'était une des portes de la chambre qu'on avait fermée avec violence. Je me lève: jugez de mon étonnement en voyant que Gustave n'était pas dans son lit. Epouvanté et convaincu que c'était lui qui avait jeté ainsi cette porte, et qui, dans son délire, s'était échappé, je cours aussitôt comme un insensé, le cherchant dans le corridor voisin. Erich, réveillé comme moi par le bruit, me suit. Notre frayeur augmente en ne le trouvant pas. Enfin je vois une petite porte entr'ouverte qui donnait sur le jardin; je m'élance, appelant Gustave à grands cris. La lune éclairait faiblement le jardin. J'entends quelques gémissements; je tressaille d'horreur et d'effroi: je m'avance vers une fontaine placée près d'un monument; je trouve Gustave plongeant sa tête dans les eaux du bassin et se plaignant douloureusement. A peine l'eus-je pris dans mes bras, qu'il s'évanouit. Moment affreux! je crus qu'il avait expiré. Le drap, qu'il avait entraîné après lui, l'enveloppait comme un linceul; l'eau froide et presque glacée qui coulait de ses cheveux inondait ma poitrine, sur laquelle sa tête était penchée; l'horloge frappait lentement minuit; la lune, froide et silencieuse comme la mort, projetait de longues ombres qui ressemblaient à des fantômes; et le chien, enchaîné dans sa loge, poussait d'affreux hurlements qui augmentaient encore l'effroi dont mon âme était saisie… Je rapporte ou plutôt je traîne Gustave, pouvant à peine me soutenir moi-même; nous le mettons sur son lit. Le médecin arrive. Saisi d'un tremblement universel, ma main sur le coeur de l'infortuné, j'attendais l'espérance, je n'en avais plus; j'invoquais un seul battement de son coeur, pour en demander au Ciel un autre. — Que je puisse, me disais-je, que je puisse le serrer encore une fois dans mes bras, lui dire combien il m'est cher! Enfin, des moments plus calmes succédèrent à ces moments de terreur, pendant lesquels je me reprochais jusqu'à ce sommeil involontaire qui avait permis à Gustave de sortir du lit. Le pouls s'établit, ses yeux s'ouvrirent. D'abord il ne me reconnut pas. Il était appuyé sur mon sein; je soutenais sa tête. Il demanda ce qui s'était passé: le médecin lui dit que, dans un accès de délire, il s'était échappé de sa chambre. Il ne se rappelait rien. Il demanda du thé.
Pendant qu'on lui en préparait, le médecin me dit à l'oreille de m'éloigner. Je voulus poser sa tête sur l'oreiller; mais, sans rien dire, il me retint par la main pour ne pas changer de position: je restai. On avait éloigné les lumières: le plus profond silence régnait autour de nous. Il soupira profondément; je le pressai contre mon coeur et soupirai aussi: il ne parut pas s'en apercevoir et prononça à voix basse le nom de Valérie. — Valérie! répétai-je avec émotion, et des larmes tombèrent de mes yeux sur son visage. Alors il se tourna vers moi, et, pressant faiblement ma main: — Qui êtes-vous, dit-il, vous qui me plaignez? — O mon fils! mon ami! lui dis-je, ne me reconnaissez-vous pas? Est-il sur la terre quelqu'un qui vous aime davantage? — A ces mots, aux accents de ma voix que je ne contraignais plus, il me reconnaît, il se dégage de mes bras avec une vivacité incroyable, et, laissant tomber sa tête sur l'oreiller, il couvre son visage de ses mains et dit: —Malheureux Gustave!
Je l'embrasse en l'inondant de mes larmes. — Vous m'aimez donc encore? dit-il. Ah! ne m'est-il rien échappé? N'ai-je pas eu un long délire? Comment êtes-vous ici, vous, me dit-il d'un accent déchirant, vous, époux de Valérie? — Cher Gustave! calmez-vous. Je sais tout; je vous plains, je vous aime, je donnerais ma vie pour vous. — Alors, s'abandonnant à la tendresse et à la joie même, il me dit qu'il mourrait content si je l'aimais encore; il me demanda ce que je voulais dire en l'assurant que je savais tout. En vain je voulus retarder une explication qui devait trop l'affecter; il fallut céder à ses instances, lui dire que vous m'aviez écrit. Oh! comme il sut gré à son cher Ernest de cette idée bienheureuse! Je lui cachai que Valérie fût instruite; je lui dis qu'elle le savait malade, et qu'elle m'envoyait. Il leva les mains au ciel, mais sans parler. — Est-ce un rêve? disait-il, est-ce un rêve? Quoi! vous me pardonnez! Vous savez mon funeste amour, et vous me pardonnez! — Alors il voulut continuer et me peindre ses combats, ses souffrances; je lui prouvai que ses lettres même m'avaient tout appris. Il se jeta sur mon sein. — Je meurs content, répétait-il, vous me pardonnez! — Cette explication, qui aurait dû alarmer par les émotions qu'elle produisait, ne lui fit que du bien; il parut soulagé d'un poids terrible. Il prit avec plaisir le thé qu'on lui apporta.
Lorsque le délire fut entièrement passé, sa tête moins souffrante, sa poitrine moins oppressée, tout nous fit espérer un mieux considérable; mais, hélas! cette espérance s'évanouit bientôt: la fièvre reparut avec un affreux redoublement. L'impression de cette eau froide et de l'air de la nuit ne se manifesta que trop; la toux devint si alarmante, que nous craignions qu'il ne succombât dans les crises.
Voilà le récit de cette affreuse nuit d'hier. Il est si accablé aujourd'hui, qu'il ne peut proférer une parole; mais il me regarde souvent avec tendresse; il met la main sur son coeur pour me montrer sa reconnaissance, et essaye de sourire. Oh! qu'il me fait mal! que je souffre!
25 novembre.