Ernest et Gustave se livrent à la botanique avec ardeur. Je crois que, si Linné n'avait pas été suédois, ils aimeraient moins cette étude. Qu'ils sont heureux! Qu'il est beau cet âge poétique de la vie, où l'on fait des appels de bonheur à tout ce qui existe, et où tout vous répond! Cependant il y a quelque chose de passionné dans le caractère de Gustave qui m'alarme quelquefois.
Gustave a quinze ans. Je le regardais avec la tendresse qui devine tout, et j'ai éprouvé une espèce de frayeur; je ne sais sur quoi elle se fonde. Gustave, doué par le Ciel de toutes les vertus généreuses; Gustave, aimé de tous; Gustave enfin, qui reçut en partage les biens de la nature et ceux de l'opinion, n'avait-il pas tout ce qui promet le bonheur? Et pourtant je sens que son âme est une de celles qui ne passent pas sur la terre sans y connaître ces grands orages qui ne laissent trop souvent que des débris. Quelque chose de si tendre, de si mélancolique, semble errer autour de ses grands yeux noirs, de ses longs cils abattus quelquefois! Il n'a plus cette inquiète mobilité de l'enfance; il a abandonné ses chevaux, les fleurs de son herbier; il se promène souvent seul, beaucoup avec Ossian, qu'il sait presque par coeur. Un mélange singulier d'exaltation guerrière et d'une indolence abandonnée aux longues rêveries le fait passer tour à tour d'une vivacité extrême à une tristesse qui lui fait répandre des larmes.
Hier il revenait d'une de ses promenades solitaires; je l'ai appelé. — Gustave, lui ai-je dit, tu es trop souvent seul à présent. — Non, ma mère, jamais je n'ai été moins seul. — Et il a rougi. — Avec qui es-tu donc, mon fils, dans tes courses solitaires? — Il a tiré Ossian, et, d'un air passionné, il a dit: — Avec les héros, la nature et… — Et qui? mon fils. — Il a hésité; je l'ai embrassé. — Ai-je perdu ta confiance? — Il m'a embrassé avec transport. — Non, non! — Puis il a ajouté en baissant la voix: — J'ai été avec un être idéal, charmant; je ne l'ai jamais vu, et je le vois pourtant; mon coeur bat, mes joues brûlent; je l'appelle; elle est timide et jeune comme moi, mais elle est bien meilleure. — Mon fils, ai-je dit avec une inflexion tendre et grave, il ne faut pas t'abandonner ainsi à ces rêves, qui préparent à l'amour et ôtent la force de le combattre. Pense combien il se passera de temps avant que tu puisses te permettre d'aimer, de choisir une compagne; et qui sait si jamais tu vivras pour l'amour heureux! — Eh bien! ma mère, ne m'avez-vous pas appris à aimer la vertu? — J'ai souri, et j'ai secoué la tête comme pour lui dire: — Cela n'est pas aussi facile que tu penses! — Oui, ma belle maman, la vertu ne m'effraye plus depuis qu'elle a pris vos traits. Vous réalisez pour moi l'idée de Platon, qui pensait que si la vertu se rendait visible, on ne pourrait plus lui résister. Il faudra que la femme qui sera ma compagne vous ressemble, pour qu'elle ait toute mon âme. — J'ai encore souri. — Oh! comme je saurais aimer! bien, bien au delà de la vie! et je la forcerais à m'aimer de même; on ne résiste pas à ce que j'ai là dans le coeur; quelque chose de si passionné! — a-t-il dit en soupirant et frémissant; puis, après un moment de silence, il a ajouté: — Un de nos hommes les plus étonnants, les plus excellents, Swedenborg, croyait que des êtres qui s'étaient bien, bien aimés ici-bas se confondaient après leur mort et ne formaient ensemble qu'un ange: c'est une belle idée, n'est-ce pas, maman?
Ici finissait le journal, et vous seul pouvez imaginer ce qu'il me fit souffrir par les terribles rapprochements que je faisais. Ces brillantes espérances, qui venaient se briser contre un cercueil; cette mère si aimable, qui semblait pressentir le malheur que nous avons sous les yeux; et ce caractère si pur, si noble, si sensible, qui a tenu toutes les promesses de l'enfance: il n'est pas d'expression pour tout ce que j'éprouvais. Pour lui, il m'écoutait avec un calme que j'aurais cru impossible. Vingt fois je voulus m'arrêter, me repentant de n'avoir pas assez prévu ce qu'il y avait de trop douloureux dans cet écrit; il me conjurait, mais avec calme, de continuer.
Quelquefois il semblait qu'il cherchait à se rappeler ces scènes de son jeune âge; il écartait, en rêvant, de dessus son front ses cheveux, qui paraissaient l'embarrasser, et la pâleur de son front alors me faisait si mal! Quand je lui lus ce passage où il est parlé d'Homère, il s'est soulevé, il a joint ses mains sans rien dire; une joie encore belle, malgré ses traits flétris, était sur son visage; il a prononcé longuement votre nom; puis il a ajouté: — Oh! comme je me rappelle bien cela! O doux plaisirs de mon enfance! vous venez donc encore vous asseoir sur ma tombe!
Au moment où il est parlé de la botanique, que vous aimiez tous deux, il a dit tranquillement et en soupirant: — Les goûts charment la vie, et les passions la détruisent.
Mais quand il en est venu au souvenir de ce jour où sa mère l'embrassa, où il lui promit d'aimer la vertu, il pleura amèrement; il tendait les bras, comme s'il pouvait encore l'atteindre; et, couvrant son front de ses mains, il dit d'une voix étouffée: — Pardonne-moi, ombre chérie! ombre sacrée! de n'avoir pas assez écouté ta prophétique voix; j'ai bien souffert!
Il est bien mal; le médecin n'espère rien; mon âme découragée se livre à une mortelle douleur. Si vous pouviez arriver! s'il pouvait encore voir cet Ernest qu'il aime tant! Hélas! vos larmes ne tomberont que sur la terre qui couvrira bientôt le plus vertueux, le plus aimable des hommes.
J'ai trouvé Erich avec lui aujourd'hui. Ce vieillard ne dit rien; il ne pleure pas, il a perdu jusqu'aux larmes: il en a beaucoup répandu; vous savez comme il aime Gustave, dont la jeunesse s'éleva sous ses yeux. Que la douleur à cet âge-là fait mal! Les larmes de la jeunesse sont une rosée du printemps qui s'évapore et embellit la fleur qu'elle a visitée; mais les chagrins de la vieillesse sont comme la sombre tempête de l'automne, qui abat les feuilles et dévaste l'arbre lui-même. Erich, les joues sillonnées par les années et les souffrances, était assis sur le lit de Gustave; ses cheveux gris se mêlaient aux rides de son front; ses mains tremblaient; ses yeux mornes interrogeaient les traits de Gustave; il tenait une cassette ouverte; il y avait quelques lettres; j'en vis une pour sa soeur, une autre adressée à Valérie; il rougit en voyant mes yeux tomber dessus: je l'embrassai. — Lisez-la, me dit-il; c'est la première que je lui écris, et c'est de ma tombe que je la date. — Non, non, dis-je avec la plus vive douleur, vous ne mourrez point; vous vivrez, vous guérirez; le temps effacera les traces d'une passion orageuse: Valérie a une soeur qui lui ressemble beaucoup; vous l'obtiendrez, et nous serons tous heureux. — Il secoua tristement la tête; il me confia un paquet qui contenait ses dernières dispositions. Il sortit le portrait de sa mère, le porta à ses lèvres, et le plaça sur son coeur: — Il faut qu'il y reste, dit-il.
Il me remit une croix de Malte, pour la rendre à l'ordre de Saint-Jean, dont le prince Ferdinand est le chef. Il l'avait regardée un moment: — Mon père l'a portée longtemps, me dit-il, et, à sa mort, le roi la demanda pour moi, afin que cette distinction restât dans la maison des Linar.