Un vieillard, un ecclésiastique déporté de France, qui a trouvé un asile dans un couvent près de cette maison, est venu voir Gustave. Il l'avait rencontré souvent et avait lu dans son âme la douleur qui le consumait. Il lui avait parlé quelquefois, l'avait plaint sans vouloir lui arracher son secret et l'avait entretenu aussi de sa patrie. Ainsi s'était formé entre eux un lien cher à tous deux. Il s'approcha du lit de Gustave, et je remarquai l'altération de ses traits en voyant l'extrême pâleur et l'oppression du malade. Gustave lui présenta sa main, et, de l'autre, il montra sa poitrine pour lui indiquer qu'il ne pouvait pas lui parler; il essaya de sourire pour le remercier. Le vieillard posa silencieusement deux oeillets sur le lit de Gustave, en lui disant: — Ce sont les derniers de mon jardin; je les ai cultivés moi-même. — Puis il joignit ses tremblantes mains, les mit sur sa poitrine et regarda longtemps Gustave sans parler; seulement je vis deux larmes se détacher lentement de ses paupières; il semblait que la nature, qui ne veut rien perdre à cet âge, les retenait malgré lui. Gustave avait remarqué aussi ces larmes, car un rayon de soleil venait éclairer la tête auguste du pasteur. — Ne vous affligez pas sur moi, lui dit Gustave à voix basse; je crois à un bonheur plus grand que tout ce que la terre peut donner. — Il regarda le ciel et ajouta: — Priez pour moi, apôtre de Jésus-Christ, vous, qui l'avez servi et ne l'avez pas offensé. — Le vieillard lui répondit: — Je ne suis qu'un pauvre pécheur.
Il prit un crucifix qu'il avait posé sur la table à côté du lit, et le présenta à Gustave, qui, de ses languissantes mains, le saisit et le porta à ses lèvres en inclinant la tête; puis il le remit en levant pieusement ses yeux au ciel, et, joignant ses mains, il dit: — O sauveur et bienfaiteur des hommes! il est plusieurs demeures dans la maison de ton père, ainsi tu l'as dit: donne-moi aussi une place, ô toi, qui fus tout amour! Ne regarde pas ma vie; regarde ce coeur qui aima beaucoup et souffrit. — Le saint homme s'était mis à genoux près du lit de Gustave, et, absorbé dans une fervente prière, il oubliait la terre des hommes: il était dans le ciel.
La grande cloche du couvent sonna; elle annonçait que l'office allait commencer. C'était une grande fête; toutes les cloches des environs se mêlèrent à celle-là; et deux enfants de choeur, entrant dans la chambre, vinrent avertir le vieillard qu'on le demandait. Il s'était déjà levé et avait posé ses vénérables mains sur la tête de notre ami; il se retourna vers moi, qui, muet témoin de toute cette scène, laissais couler des larmes, et me demanda si l'on ne songeait pas à faire administrer les sacrements au malade. — J'attends à tout moment notre aumônier, qui doit venir de Venise: le jeune comte de Linar, ajoutai-je, n'est pas catholique. — Il n'est pas catholique? s'écria le vieillard avec un accent douloureux, et laissant échapper un soupir que je voyais lui être pénible; mais je l'ai vu à la messe, je l'ai vu prier Dieu avec ferveur? — Nous pensons, dis-je, que le Père de tous les hommes peut être invoqué partout; et, là où nous trouvons nos semblables, nous mêlons nos prières, notre reconnaissance: la même miséricorde n'existe-t-elle pas pour tous ceux qui ont les mêmes misères? — Il soupira: sa religion et la bonté de son âme luttaient ensemble. — Homme excellent, qui ne voulez que bénir, dis-je, je vois combien il en coûterait à ce coeur pour nous rejeter. Celui que vous cherchez à imiter, celui qui dit: "Venez tous à moi, vous qui souffrez," est encore mille et mille fois meilleur pour les hommes. — Il regarda Gustave; Erich essuyait son visage pâle, sur lequel étaient des gouttes de sueur.
Le pasteur leva ses mains au ciel et dit: — La miséricorde de Dieu est plus grande que le sable de la mer. — Et puis il sortit lentement, retourna la tête, et à la porte il bénit le malade.
A deux heures de la nuit.
Il m'a demandé si je connaissais la place où il voulait être enterré; je n'ai pu lui répondre que par un signe de tête négatif. Je souffrais horriblement, il s'en est aperçu. Il a toute sa raison. Il m'a fait approcher et m'a prié d'une voix faible de prendre les arrangements nécessaires pour qu'il pût être enterré sur une colline voisine, d'où la vue porte sur la Lombardie; elle est couverte de hauts pins. Il a légué une somme pour secourir toutes les mères pauvres de ce bourg, pour les aider à élever leurs enfants. Il a voulu que chaque année, au jour de son enterrement, ces enfants vinssent sur sa tombe; qu'on leur fît aimer ce lieu solitaire, où coule une fontaine d'une eau pure. Il se plaît à penser que ces innocentes créatures aimeront cette place, où il trouvera le repos. Je lui ai promis de remplir ses volontés.
Le médecin de Bologne est arrivé; il le trouve bien mal; il ne croit pas qu'il puisse vivre encore quatre jours. Oh! quelle affreuse nuit j'ai passée!
J'ai été visiter la colline, comme je le lui avais promis. Il soufflait un vent impétueux; une nuée d'oiseaux de passage s'est abattue sur les arbres: ces oiseaux, dans leurs cris monotones, semblaient répéter leurs adieux en commençant leur nouvelle migration. Ils se sont élevés dans les airs, ont tourbillonné, se sont abattus encore et ont disparu. J'ai vu une place; c'était celle qu'il a choisie; il y a travaillé: il y avait un arbre dont les rameaux étaient dépouillés, mais il vivait toujours et s'élançait vers le ciel. La bêche qui avait servi à Gustave était appuyée contre cet arbre; sur sa rude et antique écorce était cette inscription: Le voyageur qui dormira à tes pieds n'aura plus besoin de ton ombre; mais tes feuilles tomberont sur la place où il reposera, et diront au passant que tout périt.
Quand je suis revenu près de Gustave, il achevait d'écrire avec beaucoup de peine quelques lignes; il me les remit. Je ne pus les déchiffrer, il l'avait prévu, et me les dicta.
J'ai passé la nuit près de lui: il a prononcé souvent votre nom; il vous appelait; il a aussi prononcé le nom de sa soeur, m'a donné un paquet pour elle, écrit avant qu'il fût si mal. Il m'a bien recommandé de vous remettre tout ce qui était à votre adresse et de vous dire combien il vous aimait. Un moment il a fermé les yeux; puis il les a rouverts, m'a tendu les mains, et m'a dit en soupirant: — J'ai cherché à rassembler les traits de Valérie, je n'ai pu y réussir: ils sont si bien là (il a montré son coeur)! mais déjà mon imagination est morte, je n'ai pu avoir une idée distincte de ses traits; je voulais prendre congé d'elle. Dites-lui combien je l'aimai. — Il a pris ma main; il a fixé les yeux dessus et a dit: — Elle conduira Valérie par une route fleurie et douce; elle sera toujours dans la sienne. — Il est tombé dans une longue rêverie; puis il m'a demandé à quelle heure son père était expiré.