Il s'est endormi. Au bout d'une heure, il m'a demandé de lui lire quelques chapitres de l'Evangile; ce que je fais tous les matins.

Le médecin est venu lui apporter une potion calmante; il l'a éloigné doucement de la main en disant: — Je suis assez calme pour mourir; c'est tout ce qu'il faut. — Il s'est retourné vers Erich et lui a dit: — Je vous remercie de tous vos soins; je vous attendrai là-bas, où nous ne nous séparerons plus. Ce bon Erich pressait, en sanglotant, les mains de Gustave contre ses lèvres, et celui-ci prenait sa tête blanchie contre son coeur.

Le 7 décembre.

Ce matin il m'a fait appeler; il m'a demandé si je n'avais pas de réponse de l'aumônier, et m'a dit qu'il désirait bien le voir arriver. — Il sera trop tard, a-t-il ajouté. — Je l'attends d'une minute à l'autre, dis-je. — Je suis bien faible, mon digne ami, a-t-il continué. — Puis j'ai vu qu'il voulait me parler de Valérie; il a hésité. — Avez-vous quelque chose à me dire? lui ai-je demandé. — Non, non, je dois m'interdire ce sujet de conversation… Tout est réglé d'ailleurs; tout est fini; et je suis trop heureux, puisqu'elle sait que je meurs pour elle. Pardonnez-moi, homme excellent et respectable! N'est-ce pas, vous m'avez pardonné? Donnez-moi votre main, serrez la mienne: hélas! il ne me reste plus de force pour exprimer mes sentiments!

Il avait pris des mesures pour que les vassaux de sa terre fussent aussi heureux qu'il était en son pouvoir de les rendre. Cette terre, qui revient à sa soeur, est en Scanie, et c'est celle où vous passâtes ensemble une partie de votre enfance. Il vous a nommé, ainsi que moi, pour surveiller ses volontés. Avec quelle touchante inquiétude il s'est assuré si ses dispositions étaient entre mes mains! Il a absolument voulu ouvrir encore une fois le paquet cacheté, pour se convaincre qu'il ne les avait pas oubliées. Souvent il vous appelle; il dit: — Mon Ernest! mon Ernest! où es-tu? — Je lui ai lu votre lettre: calmez-vous; il sait que le devoir seul pouvait vous retenir. D'autres fois il appelle Valérie; il dit: — Ma soeur! ma tendre soeur! tu me promis de m'aimer comme un frère!

Il a voulu vous écrire encore; il n'en a pas eu la force. Les deux premières lignes sont de lui; j'ai écrit le reste sous sa dictée. Voilà ces lignes: je ne vous les envoie pas, car je vous attends.

"Mon Ernest, je viens te parler encore une fois avant de disparaître de la terre. J'ai tenu ma parole; j'ai tenu les promesses de l'enfance, les serments d'un âge plus mûr, je t'ai aimé jusqu'à la mort. Ne t'effraie pas de ce mot, la mort elle-même n'est qu'une illusion: c'est une nouvelle vie cachée sous la destruction. L'amitié ne meurt pas; la mienne attend celle d'Ernest dans les demeures inébranlables du repos. O mon Ernest! si tu avais pu fermer mes yeux, garder mon dernier regard dans ton coeur, pour te consoler dans ces moments où tu te diras: Je ne le reverrai plus! il me semble que ce dernier regard t'eût peint un sentiment indestructible qui doit consoler de ce qui est passager.

Ernest, je te dois un bien grand bonheur; tu m'as sauvé une douleur horrible, celle de croire que je mourrai sans être connu de lui, de cet ami incomparable. Ah! les âmes sublimes ont seules des inspirations sublimes! Telle était la tienne en lui envoyant mes lettres, en mettant sous les regards de son âme si supérieure les combats, les douleurs, les fautes et les regrets d'un coeur qu'il peut encore plaindre, et que sa bonté sait environner d'une indulgence paternelle. Et, elle aussi, l'ange de ma vie, elle sait que je l'aimai d'un amour pur comme elle. Je meurs heureux; c'est aux accents touchants des regrets que je m'endors; j'entends ceux de ta voix; j'ose y mêler ceux de Valérie.

Adieu, mon Ernest; vis heureux. Non, ce n'est pas le bonheur que je désire le plus pour toi; garde ton âme; c'est un si grand bien que, dusses-tu l'acheter par de vives souffrances, il ne serait pas assez payé.

Adieu, Ernest, ami fidèle, enfant de la piété et de la vertu, je t'attends."