La voilà, cette lettre touchante, et dont vous êtes digne: elle n'a pas été dictée sans l'agiter beaucoup; elle a été interrompue souvent; elle a été ensuite mouillée de larmes. Lorsqu'il a essayé de la relire, il était trop affaibli, mais il a voulu la toucher, la regarder, parce qu'elle était pour vous.
Il n'est plus pour nous ni crainte ni espoir; la douleur seule reste et ronge mon coeur. Le vertueux Gustave, mon fils, mon espérance, n'est plus… il a été rejoindre ses pères, et ses jours orageux sont ensevelis dans la froide demeure de la destruction. Je vais accomplir le triste et dernier devoir que j'ai à lui rendre, je vais tâcher de faire vivre encore les derniers instants de celui qui n'est plus, pour les retracer à celui qu'il aima tant… Je m'arrête: laissez couler mes larmes; laissez couler les vôtres, pour que votre sein ne se brise pas.
J'ai eu un violent accès de fièvre; j'ai été dans mon lit, privé pendant quelque temps de sentiment, puis tout entier à la douleur dont je me ressens encore. Je tâcherai de vous peindre, non ce que j'ai éprouvé, mais ce qui me reste de souvenir de ce terrible moment et de ce qui le concerne.
Le lendemain du jour où il vous écrivit, sa poitrine et sa tête s'embarrassèrent tellement, que le médecin craignit qu'il ne passât pas la nuit. Nous ne le quittâmes pas d'un instant. Cependant, à cinq heures du matin, il y eut un grand mieux, il se sentit tout à coup plus calme; l'oppression diminua; ses mains seulement étaient extraordinairement froides et s'engourdissaient. On les lui fit mettre dans de l'eau tiède; ce sentiment parut lui faire plaisir. A six heures, à peu près, il demanda quel quantième du mois nous avions; je lui dis que c'était le huit décembre. — Le huit! répéta-t-il sans rien ajouter. Puis il me demanda si je croyais que nous aurions du soleil: le médecin lui répondit qu'il le croyait, parce que le ciel avait été très-pur pendant la nuit. — Cela me ferait plaisir, dit-il. Il demanda du lait d'amande. A huit heures, il dit à Erich: — Mon ami, regardez le temps; voyez s'il fera beau. Erich revint et lui dit: — Les brouillards montent, et les montagnes se dégagent; il fera beau. — Je voudrais bien, dit Gustave, voir encore un beau jour sur la terre. — Puis, se retournant vers moi, il me dit: — L'aumônier ne vient pas, je mourrai sans avoir accompli les devoirs de la religion. — Mon ami, dis-je, votre volonté vous est comptée par Celui devant qui rien ne se perd. — Je le sais, dit-il en joignant les mains. — Puis il se retourna encore vers moi et me dit: — Je voudrais me lever; et, prévoyant que je m'y opposerais, il continua: — Je me sens fort bien; je voudrais en profiter pour prier. — En vain je lui objectai qu'il prierait dans son lit, qu'il était trop faible; je ne pus le détourner de cette idée. Il passa une robe de chambre; mais à peine eut-il essayé de se tenir sur ses jambes, qu'un vertige l'obligea à se rasseoir en s'appuyant sur moi. Il se leva derechef, s'agenouilla lentement, et, mettant la tête dans ses mains et s'appuyant contre le dossier d'un fauteuil, il pria avec ferveur. J'entendais quelques mots que la piété, le repentir, lui faisaient prononcer avec onction; j'entendais mon nom et celui de Valérie se confondre; il demandait notre bonheur. Moi-même, à genoux à ses côtés, je voulais prier pour lui; mais, trop distrait, des paroles sans suite arrivaient sur mes lèvres; je ne pensais qu'à lui.
Quand il eut fini et qu'on l'eut aidé à se relever, il nous dit: — Je suis tranquille; la paix est dans mon coeur. — Il sourit doucement, ne voulut point être déshabillé, et se recoucha ainsi. Il nous pria d'avancer son lit vers la fenêtre, de mettre sa tête de manière à voir l'ouest. — C'est là la Lombardie, me dit-il; c'est là que le soleil se couche: je l'ai vu bien beau auprès de vous et auprès d'elle! — Il fit approcher son lit encore plus près de la fenêtre. Le médecin craignit qu'il ne vînt de l'air. — Cela ne me fera plus de mal, dit Gustave, — et il sourit tristement. Il nous pria de lui mettre des coussins pour qu'il fût assis. On avait une vue très-étendue de cette fenêtre, d'où l'on embrassait une grande partie de la chaîne de l'Apennin; l'aurore éclatait dans l'orient; et le soleil, déjà levé en Toscane, s'avançait vers nos montagnes. Gustave écarta les rideaux, se retourna et contempla ce magnifique spectacle. Pour moi, qui avais suivi toutes ses idées, de noirs pressentiments, d'affreuses images me glaçaient; j'étais assis sur son lit, et ma tête était dans mes mains. Il leva les siennes au ciel avec un regard inspiré, et me dit: — Laissons la douleur à celui pour qui la vie est tout et qui n'est pas initié dans les mystères de la mort. — Hélas! lui dis-je, l'avenir m'épouvante malgré moi, Gustave. — Oh! que je bénis le Ciel, dit-il, de l'espérance et de la tranquillité qui se confondent dans mon coeur et le rendent aussi serein que le sera ce jour! Oui, dit-il, et sa figure s'anima de la plus céleste expression, en regardant l'horizon; oui, ô mon Dieu! l'aurore répond du soleil; ainsi le pressentiment répond de l'immortalité! — Il répandit doucement alors les deux dernières larmes qu'il a versées sur cette terre; il ne parla plus. Il pria qu'on lui jouât le superbe cantique de Gellert sur la résurrection; Berthi le joua. Il respirait péniblement; il avait presque toujours les yeux fermés: un instant il les ouvrit quand le cantique fut fini; il me tendit la main, fixa ses yeux du côté du couchant. Deux ramiers privés vinrent s'asseoir sur la corniche de la fenêtre; il me les fit remarquer de la main. — Ils ne savent pas que la mort est si près d'eux, dit-il.
Le soleil s'était entièrement levé; je voyais que Gustave cherchait ses rayons. Sa respiration s'embarrassait de plus en plus; sa tête s'appesantissait; il me cherchait de la main, et je vis qu'il ne me reconnaissait plus. Il soupira, une légère convulsion altéra ses traits: il expira sur mon sein, une de ses mains dans celles d'Erich…
Je reprends mon récit interrompu; j'avais besoin de force et de courage pour le continuer. J'ai encore devant mes yeux la plus triste des images, telle qu'elle me frappa en rentrant dans cette chambre d'où avait disparu l'âme la plus tendre et la plus sublime. Je reculai d'horreur en voyant ce jeune et superbe Gustave couché dans le cercueil; je m'appuyai contre la porte; il me semblait que je faisais un rêve dont je ne pouvais sortir. Je m'avançai pour le considérer encore, et soulevai le mouchoir qui couvrait ses traits; la mort y avait déjà gravé son uniforme repos. Je le contemplai longtemps, mais sans attendrissement; il me semblait que ma douleur s'arrêtait devant une pensée auguste plus grande que la douleur; et, sur ce cercueil même, je me sentais vivant d'avenir. Mon âme s'adressait à la sienne: "Tu as eu soif de la félicité suprême, lui disais-je; tu as détourné tes lèvres de la coupe de la vie, qui n'a pu te désaltérer; mais tu respires maintenant la pure félicité de ceux qui vécurent comme toi." Sa bouche avait conservé les dernières traces de cette douce résignation qui était dans son âme; la mort l'avait enlevé sans le toucher de ses mains hideuses. A côté de lui était la table où étaient rangés tous ses papiers. A cette vue, mon coeur s'émut comme s'il était encore vivant. Je voyais toutes ses dispositions écrites de sa main; sa montre y était aussi. Je me rappelai qu'il m'avait prié de la porter; je la pris silencieusement; je la regardai, elle était arrêtée. Je sentis un frisson désagréable, et, en me retournant pour m'asseoir et prendre quelques forces, je renversai un des cierges; il tomba sur la poitrine de Gustave: je me précipitai pour le relever, et, en voyant l'inaltérable repos de celui qui ne pouvait plus rien sentir ici-bas, je fis un cri. "O Gustave, me disais-je, Gustave! tu ne veux donc plus rien éprouver, rien entendre! La voix gémissante de l'amitié passe à côté de toi et ne t'émeut plus!" Je posai mes lèvres sur son front glacé: "O mon fils! mon fils!…" C'est tout ce que je pus dire. Je restai immobile; mon âme disait un long adieu à cet objet si cher de mes affections, et, lorsque je voulus fermer le cercueil, mes yeux tombèrent sur la main de Gustave qui était restée suspendue. Il avait à un de ses doigts la bague décorée de ses armes, selon l'usage de notre pays; je voulus la lui ôter; puis, me rappelant que c'était là le dernier rejeton de cette illustre maison des Linar: "Reste, lui dis-je, reste et descends avec lui dans la tombe." Alors mes larmes coulèrent; je replaçai cette main sur la poitrine du mort, et je fermai son cercueil!
FIN.
VARIANTES
[L'éditeur donne les principales différences entre l'édition de 1878 et la première édition:]