Olheim, le 6 avril.
Je t'ai dit que nous devions passer quelques jours ici, pour que Valérie se reposât: ces jours ont été les plus agréables de ma vie. Il me semble qu'elle a plus de confiance en moi, depuis que je la connais mieux; elle pense, je crois, que je ne m'étonne plus de quelques petites inégalités d'humeur, dont je dois maintenant connaître la source. Une très-grande sensibilité empêche d'avoir une attention continuelle sur soi-même. Les âmes froides n'ont que les jouissances de l'amour-propre; elles croient que le calme et la méthode qu'elles portent dans toutes leurs actions et dans toutes leurs paroles leur attireront la considération de ceux qui les observent: elles savent pourtant bien aussi se fâcher et se réjouir; mais c'est pour des riens, et c'est toujours au dedans d'elles-mêmes; elles craignent jusqu'aux traits de leur visage, comme des dénonciateurs qui vont raconter ce qui se passe au logis. Absurde prétention de prendre pour sagesse ce qui vient de l'aridité du coeur!
Jamais Valérie ne me paraît plus aimable, plus touchante, que quand sa vivacité l'a emportée un instant, et qu'elle cherche à racheter un tort. Et quel tort? celui d'aimer comme on ne sait pas aimer dans le monde. Je l'observais l'autre jour, lorsqu'elle reçut une lettre de sa mère; je la lisais avec elle en suivant sa physionomie. Et quand, après cela, elle sera ou triste ou préoccupée, qu'elle ne saura pas, avec une étude parfaite de dissimulation, approuver tout ce qu'on lui propose, sourire à ce qui l'ennuie, appellera-t-on cela des caprices? Et pourtant elle veut racheter comme des torts ces moments où elle ne peut appartenir qu'à l'idée qui domine son âme! La meilleure des filles, la plus aimante des femmes voudrait être à la fois et profondément sensible et toujours attentive à ne jamais contrarier les autres! Et quand on me dirait: — Il y a des femmes plus parfaites, — je répondrai: Valérie n'a que seize ans. — Ah! qu'elle ne change jamais! qu'elle soit toujours cet être charmant que je n'avais vu jusqu'à présent que dans ma pensée!
Lettre VI.
Le 8 avril.
Je me promenais ce matin avec Valérie dans un jardin au bord d'une rivière. Elle a demandé le déjeuner: on nous a apporté des fraises, qu'elle a voulu me faire manger à la manière de notre pays, car elle m'avait entendu dire que cela me rappelait les repas que je faisais avec ma soeur, et nous envoyâmes chercher de la crême. Nous avions avec nous quelques fragments du poème de l'Imagination, que nous lisions en déjeunant. Tu sais combien j'aime les beaux vers; mais les beaux vers, lus avec Valérie, prononcés avec son organe charmant, assis auprès d'elle, environné de toutes les magiques voix du printemps, qui semblaient me parler et dans cette eau qui courait et dans ces feuilles doucement agitées comme mes pensées! Mon ami, j'étais bien heureux, trop heureux peut-être! Ernest, cette idée serait terrible et porterait la mort dans mon âme, qu'habite la félicité; je n'ose l'approfondir.
Valérie fut émue en lisant l'épisode enchanteur d'Amélie et de
Volnis; et quand elle arriva à ces vers:
En longs et noirs anneaux s'assemblaient ses cheveux;
Ses yeux noirs, pleins d'un feu
Que son mal dompte à peine,