Etincelaient encor sous deux sourcils d'ebene.
elle a souri et, en me regardant, elle m'a dit: "Savez-vous que cela vous ressemble beaucoup?" J'ai rougi d'embarras et puis j'ai pensé: "Ah! si vous étiez mon Amélie!" Mais soudain je me suis reproché ma pensée comme un crime, et c'en était bien un. Je me suis levé, je me suis enfui; j'ai été m'enfoncer dans la forêt voisine, comme si j'avais pu m'éloigner de cette coupable pensée.
Après une course assez rapide, réfléchissant à ce que penserait de moi Valérie, que j'avais quittée si ridiculement, je résolus de revenir à la maison et de lui demander pardon. Cherchant dans ma tête une excuse et n'en trouvant point, je cueillais en chemin des marguerites pour les lui apporter, et je me mis, sans y penser, à les interroger en les effeuillant, comme nous avions fait tant de fois dans notre enfance. Je me disais: "Comment suis-je aimé de Valérie?" J'arrachais les feuilles l'une après l'autre jusqu'à la dernière; elle dit: pas du tout. Le croirais-tu? cela m'affligea.
J'ai voulu aussi savoir comment j'aimais Valérie. Ah! je le savais bien; mais je fus effrayé de trouver, au lieu de beaucoup, PASSIONNEMENT: cela m'épouvanta. Ernest, je crois que j'ai pâli. J'ai voulu recommencer, et encore une fois la feuille a dit: PASSIONNEMENT. Mon ami, était-ce ma conscience qui donnait une voix à cette feuille? Ma conscience saurait-elle déjà ce que j'ignore moi-même, ce que je veux ignorer toute ma vie, ce que tu ne croirais jamais si on te le disait, toi qui me connais si bien, toi qui sais que jamais je ne fus léger, que la femme d'un autre fut toujours un objet sacré pour moi? Et j'aimerais Valérie! Non, non.
Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes.
Sois tranquille, Ernest, tu n'auras pas besoin de me rejeter loin de toi.
Lettre VII.
Blude, le 20 avril.
Je suis bien sûr, mon ami, que la crainte seule d'aimer celle que je n'ose nommer (car je dois la respecter trop pour associer son nom à une idée qui m'est défendue) m'a fait croire… Je ne sais t'exprimer ce que je sens, cela doit être obscur pour toi; voici quelque chose de plus clair.
Ce soir, arrivant dans un village d'Autriche, et trouvant qu'il était plus tard qu'on ne pensait, le comte s'est décidé à passer la nuit dans cet endroit. On a dressé le lit de Valérie, et, pendant qu'on arrangeait son appartement, nous sommes tous passés dans une jolie salle qu'on venait de peindre et d'approprier avec assez d'élégance. Il y avait là quelques mineurs qui jouaient des valses. Tu sais combien on cultive la musique en Allemagne. Quelques jeunes filles qui étaient venues voir l'hôtesse valsaient; elles étaient presque toutes jolies, et nous nous amusions à voir leur gaieté et leur petite coquetterie villageoise. Valérie, avec sa vivacité ordinaire, a appelé ses deux femmes de chambre; elle voulait aussi leur donner le plaisir de la danse. Bientôt le bal a cessé, les musiciens seuls sont restés. Le comte est venu prendre Valérie et l'a fait valser, quoiqu'elle s'en défendît, ayant une espèce d'éloignement pour cette danse, que sa mère n'aimait pas. Quand il eut fait deux ou trois fois le tour de la salle, il s'arrêta devant moi. "Je serai spectateur à mon tour, a-t-il dit, Gustave, Valérie vous permet de finir la danse avec elle." Mon coeur a battu avec violence; j'ai tremblé comme un criminel; j'ai hésité longtemps si j'oserais passer mon bras autour de sa taille. — Elle a souri de ma gaucherie. — J'ai frémi de bonheur et de crainte; ce dernier sentiment est resté dans mon coeur, il m'a persécuté jusqu'à ce que j'aie été complètement rassuré. Voici comment je suis devenu plus tranquille.