Ils sont d'abord essentiellement connaissables. On ne sait pas au juste pourquoi une perception amène une autre perception, et un mouvement un autre mouvement. Mais on peut savoir pourquoi la somme des angles d'un triangle est égale à deux droits. Et il en va de même pour les autres «connexions d'idées». Elles sont distinctes, parce que leurs termes le sont.

En outre, ces rapports ne dépendent ni des temps, ni des lieux, ni de la constitution de l'entendement humain qui les trouve en lui «sans les former[156]». Elles ne peuvent même dépendre de la volonté souveraine de Dieu, comme l'a imaginé Descartes. Car, outre qu'une telle hypothèse fait de Dieu un être indifférent au bien et au mal, et de la morale une chose purement arbitraire, elle donne lieu de prétendre qu'une proposition comme celle-ci, «trois et trois font six, n'est vraie qu'où et pendant qu'il plaît à Dieu, qu'elle est peut-être fausse dans quelques parties de l'univers, et que peut-être elle le sera parmi les hommes l'année qui vient[157]». Or de semblables conséquences trahissent assez le vice de leur principe. Ce qu'il faut maintenir, c'est que la nécessité qui caractérise les rapports des idées vient de ce que les unes sont comprises dans les autres[158]. Elle tient à «l'essence des choses»[159]. Et, par conséquent, il ne se peut d'aucune manière que l'une se réalise sans que les autres se réalisent par là même; car ce serait une contradiction[160]. Ainsi Dieu lui-même n'y saurait rien changer; et «les vérités éternelles, objet de sa sagesse, sont plus inviolables que le Styx[161]».

[Note 156: LEIBNIZ, N. Essais, p. 206b, 1.]

[Note 157: LEIBNIZ, Théod., p. 559b., 180: ce sont les paroles de
Bayle, tirées de Rép. au Provincial, ch. LXXXIX, p. 203. Mais
Leibniz fait sien le sentiment qu'elles contiennent.]

[Note 158: LEIBNIZ, N. Essais, p. 355a, 1.]

[Note 159: LEIBNIZ, Théod., p. 559b, 180.]

[Note 160: Ibid., p. 480a, 2.]

[Note 161: Ibid., p. 538a, 122.]

Enfin, si les rapports des idées sont nécessaires de par la nature des choses, il faut également qu'ils soient universels. L'un dérive de l'autre; il ne se peut produire aucun cas, où un sujet donné n'entraîne à sa suite les prédicats qu'enveloppe son essence[162].

[Note 162: LEIBNIZ, N. Essais, 379b, 13.]