Le second principe demande que jamais rien n'arrive, sans qu'il y ait une cause ou du moins une raison déterminante, c'est-à-dire quelque chose qui puisse servir à rendre raison a priori pourquoi cela existe et existe ainsi plutôt que de toute autre façon[168].

[Note 168: LEIBNIZ, Théod., p. 515b, 44; Réponse à la seconde réplique de M. Clarke, p. 761b, 2; Réponse à la quatrième réplique de M. Clarke, p. 765a, 20.]

C'est ce principe qui régit les vérités de fait[169]; et voici en quoi il consiste.

[Note 169: LEIBNIZ, Théod., p. 480a, 2.—Leibniz a varié sur ce
point, comme on le verra dans la Monadologie.]

Dieu ne peut vouloir «sans aucun motif»; car une telle action ne se comprend pas: elle est chose contradictoire. De plus, comme Dieu est la souveraine perfection, il ne peut choisir, entre plusieurs partis, que celui qui enveloppe le plus de bien[170]. Ainsi, ni la nécessité métaphysique dont a parlé Spinoza, ni l'indifférence absolue de la liberté créatrice inventée par Descartes, n'expliquent réellement le devenir. Entre les théories extrêmes développées par ces deux philosophes, il y a un intermédiaire qui contient la vérité[171]: c'est l'action infaillible et non contraignante de l'idée du meilleur sur le vouloir divin; c'est la nécessité morale. Et là se trouve la raison suffisante[172].

[Note 170: Ibid., p. 516a, 45.]

[Note 171: Ibid., p. 557, 173-174; p. 558, 175 et sqq.]

[Note 172: LEIBNIZ, Réponse à la troisième réplique de M. Clarke, p. 755b, 1-2; Réponse à la quatrième réplique de M. Clarke, p. 763a, 3-4; p. 763b, 9-10; p. 765a, 20.]

De la raison suffisante découlent deux autres principes qui, bien que moins fondamentaux, président également à l'ordonnance de la nature entière: à savoir, le principe des indiscernables et celui de continuité.

Puisque le monde, en vertu de la raison suffisante, est le meilleur possible, il renferme aussi le plus de beauté possible, et par là même le plus de variété possible. Donc il n'y a pas dans la nature deux êtres qui se ressemblent absolument[173]: «deux gouttes d'eau, ou de lait, regardées par le microscope, se trouveront discernables»; et l'on peut parcourir toutes les forêts de la planète sans y découvrir deux feuilles qui s'imitent parfaitement l'une l'autre[174].