13. Ce détail doit envelopper une multitude dans l'unité ou dans le simple. Car tout changement naturel se faisant par degrés, quelque chose change et quelque chose reste; et par conséquent il faut que dans la substance simple il y ait une pluralité d'affections et de rapports quoiqu'il n'y en ait point de parties.

14. L'état passager qui enveloppe et représente une multitude dans l'unité ou dans la substance simple n'est autre chose que ce qu'on appelle la Perception[334].

[Note 334: Lettre III au P. des Bosses, datée du 11 juillet 1706, p. 438a: «Cum perceptio nihil aliud sit, quam multorum in uno expressio, necesse est onmes Entelechias seu Monades perceptione præditas esse.»—Epist. ad Wagnerum, p. 466a, III: «Isque corresponsus interni et externi seu repræsentatio externi in interno, compositi in simplice, multitudinis in unitate, revera perceptionem constituit» dans le moi humain; l'autre se déduit du principe de continuité, qui veut que tout soit un dans une variété infinie. A ces deux raisons, on peut en ajouter une troisième qui se tire du rapport de la monade au monde extérieur: La monade, étant close et intangible, ne peut avoir de relations avec l'univers qu'autant qu'elle en contient la représentation; mais toute représentation suppose la perception (Syst. nouv. de la nature, p. 127, 14).]

On a donné plus haut (p. 7-8) deux raisons de la thèse formulée ici par Leibniz: l'une se fonde sur une certaine analogie que présentent la réduction du multiple à l'un, telle qu'elle a lieu dans la monade, et la même opération, telle qu'elle se fait qu'on doit distinguer de l'aperception ou de la conscience, comme il paraîtra dans la suite[335]. Et c'est en quoi les Cartésiens ont fort manqué, ayant compté pour rien les perceptions dont on ne s'aperçoit pas. C'est aussi ce qui les a fait croire, que les seuls Esprits étaient des Monades, et qu'il n'y avait point d'Ames des Bêtes ou d'autres Entéléchies[336], et qu'ils ont confondu avec le vulgaire un long étourdissement avec une mort à la rigueur[337], ce qui les a fait encore donner dans le préjugé scolastique des âmes entièrement séparées[338], et a même confirmé les esprits mal tournés dans l'opinion de la mortalité des âmes[339].

[Note 335: V. sup., p. 28-30, les considérations sur lesquelles Leibniz fonde l'existence des perceptions qui ne sont point aperçues.]

[Note 336: Leibniz distingue «la perception qui est l'état intérieur de la monade représentant les choses externes, et l'aperception qui est la conscience, ou la connaissance réflexive de cet état intérieur» (Principes de la nature et de la grâce, p. 715a, 4). Et cette distinction lui permet d'établir une différence spécifique entre l'homme et l'animal (Ibid.; Epist. ad Wagnerum p. 464b, XIII; Comment. de anima brutorum, p. 466a, III; N. Essais, p.251b, 5). Descartes, au contraire, admettant que toute âme est par essence pensée de la pensée, était dans l'obligation ou de faire des animaux de simples machines, ou de les égaler psychologiquement à l'homme.]

[Note 337: Il n'y a jamais de mort réelle, pour Leibniz. Toute monade, quelles que soient les métamorphoses de son organisme, conserve toujours au moins quelques perceptions inaperçues, vu que son «action essentielle» est la pensée. «Aussi n'y a-t-il personne qui puisse bien marquer le véritable temps de la mort, laquelle peut passer longtemps pour une simple suspension des actions notables, et dans le fond n'est jamais autre chose dans les simples animaux» (Syst. nouv. de la nature, p. 125b, 7).—V. aussi: (Comment. de anima brutorum, p. 464b, XI; Epist. ad Wagnerum, p. 466b, IV).]

[Note 338: Par le fait même que les cartésiens ne voyaient, dans la nature, que des esprits et des machines, ils ont dû admettre qu'après la mort les âmes humaines sont «entièrement séparées». C'est aussi sous la même forme qu'ils ont dû s'imaginer les anges.]

[Note 339: N. Essais, p. 269b, 73: «Ceux qui ont voulu soutenir une entière séparation et des manières de penser dans l'âme séparée, inexplicables par tout ce que nous connaissons, et éloignées non seulement de nos présentes expériences, mais, ce qui est bien plus, de l'ordre général des choses, ont donné trop de prise aux prétendus esprits forts et ont rendu suspectes à bien des gens les plus belles et les plus grandes vérités, s'étant même privés par là de quelques bons moyens de les prouver, que cet ordre nous fournit.»]

15. L'action du principe interne, qui fait le changement ou le passage d'une perception à une autre, peut être appelé appétition[340]; il est vrai, que l'appétit ne saurait toujours parvenir entièrement à toute la perception, où il tend, mais il en obtient toujours quelque chose, et parvient à des perceptions nouvelles[341].