La nouvelle m’arriva aussi de Dara que la lettre adressée par moi à Madibbo lui avait bien été remise, mais qu’il avait déclaré ne pouvoir donner suite à mes désirs, s’étant rendu auprès du Mahdi à Gebel Gedir. En outre, Aagil woled el Djangaui, qui était resté auprès de ses troupeaux au Bahr el Arab, refusa de venir à Dara.

Un certain Théran, de la tribu des Arabes Risegat et parent de Madibbo, était employé déjà par les fonctionnaires depuis longtemps à la perception du tribut et recevait pour cela du Gouvernement une petite indemnité mensuelle. Quand les hostilités éclatèrent, deux soldats qui s’étaient séparés de leurs camarades, chargés comme eux de la perception des impôts, se trouvaient par hasard seuls avec lui. Théran, qu’ils croyaient dévoué au Gouvernement dont il était l’employé depuis de longues années, tomba sur eux l’un après l’autre et les assassina; cela ne lui suffisant pas, il eut l’audace d’attaquer les troupes d’Abaker, sultan du Bégou et leur enleva leurs troupeaux. Blessé et fait prisonnier dans cette affaire, on l’envoya à Fascher avec un rapport circonstancié. Je le fis traduire aussitôt devant un conseil de guerre et, après jugement, il fut pendu sur la place du marché; il fallait faire un exemple.

Les inquiétudes les plus sérieuses étant imposées par la situation des régions du sud et du sud-ouest du Darfour où les nombreuses et belliqueuses tribus d’Arabes qui y demeuraient avaient déjà depuis longtemps pris contact avec le Mahdi, je me rendis à Dara avec 200 hommes d’infanterie régulière et 75 cavaliers (bachi-bouzouks d’Abou Bala).

A Dara j’eus les renseignements les plus détaillés sur l’expédition de Mansour effendi Hilmi. Celui-ci s’était rendu par Kallaka à Shakka et en route avait enlevé de nombreux troupeaux par surprise aux Arabes Omm Serer (de la tribu des Risegat) qui s’étaient à plusieurs reprises montrés hostiles au Gouvernement et avaient commis plusieurs actes de brigandage; Hilmi avait fait prisonniers plusieurs de leurs sheikhs. Mais ceux-ci connaissant sa cupidité, lui offrirent une partie de leur fortune; en effet, Hilmi leur accorda la liberté et leur restitua la plus grande partie de leurs troupeaux. Arrivé à Shakka, il fut attaqué par une troupe de Risegat et de Maalia, qu’il repoussa sans grandes pertes. C’est alors que malheureusement arriva Ali Agha Kanke, un oncle d’Omer woled Dorho, connu chez ses compatriotes comme l’un des hommes les plus braves du Soudan.

Mansour effendi m’affirmait que les Arabes ne pensaient absolument pas à entrer sérieusement en lutte contre le Gouvernement et étaient tous disposés à conclure la paix avec moi, si on voulait leur pardonner le passé. Ce qui les inquiétait le plus, me disait-il, c’était le meurtre du sheikh Ali woled Hægær, de la tribu des Maalia, qui m’avait accompagné dans le temps à Khartoum et qui, nommé par moi grand sheikh des Arabes Maalia du Sud, était toujours resté un serviteur fidèle du Gouvernement.

Au début des hostilités, Hægær ayant entendu parler d’une assemblée convoquée par le sheikh Risegat Belel Nagour et dans laquelle on devait appeler les habitants à la révolte, Ali woled voulut intervenir et arrêter les rebelles. Accompagné seulement de son beau-père et de quelques hommes sûrs, il se rendit au lieu indiqué et somma les assistants, parmi lesquels se trouvaient aussi quelques hommes de sa tribu, de se disperser. Les autres refusant d’obéir, on en vint à une violente querelle, qui dégénera rapidement en une lutte dans laquelle Ali woled Hægær et ses partisans eurent le dessous. Ils résistèrent, non sans peine, aux forces supérieures qui les accablaient et rentrèrent dans leur poste sans avoir pu réussir dans leur entreprise. Avant leur arrivée, la nouvelle de leur défaite et de leur déroute s’était répandue. Ali woled Hægær fut reçu par sa femme avec des chansons moqueuses. Elle chantait, en se tenant debout devant l’entrée de la zeriba: «Ragli hedlim ou aboui rabta safar yomein houma saua fil kabta» (Mon époux a des ailes aux pieds, mon père est un colis; ils ont fait tous deux ensemble un voyage de deux jours en tremblant d’angoisse). Belel Nagour réunit une partie de ses gens, auxquels se joignirent quelques Maalia et surprit la maison d’Ali woled Hægær. Ali fut averti à temps par ses amis qui lui conseillèrent de se rendre auprès de Mansour effendi, alors à Kallaka, et lui démontrèrent l’impossibilité de résister à des forces aussi considérables. Mais, profondément blessé par la chanson de sa femme, il repoussa ces conseils.

«Jamais je ne fuirai pour sauver ma vie, répondit-il à ceux qui le pressaient de partir; mieux vaut mourir que d’entendre encore une fois mon nom tourné en dérision par la bouche d’une femme!» Il resta fidèle à sa parole. Attaqué par l’ennemi, il se défendit jusqu’à ce qu’un javelot l’atteignit à la tête. Blessé à mort, il tomba en murmurant sa profession de foi: «Lâ ilaha ill Allah ou Mohammed rasul Allah»; il mourut en vrai croyant. Son beau-père tomba à ses côtés et sa femme, qui, par sa chanson moqueuse, avait été la cause de la mort de son mari et de son père, fut emmenée en captivité.

D’après l’avis de Mansour effendi, l’affaire était assez grave pour que j’intervienne directement dans l’arrangement du traité de paix; on devait aussi, à la suite d’une pareille violation de droit, établir à Shakka un poste militaire assez fort et armer la forteresse d’un ou de deux canons. Les autres parties du Darfour étant plus tranquilles, un traité de paix avec les tribus arabes pouvait, à ce qu’assurait Mansour effendi Hilmi, amener un résultat aussi prompt que favorable. Je pris la résolution de me rendre à Shakka et fis préparer une petite troupe de 150 hommes d’infanterie régulière, de 25 cavaliers et d’un canon pour m’y accompagner.

Pendant ce temps, d’autres rapports me furent adressés par le major Husein Mahir, m’annonçant qu’après avoir fortifié Omm Shanger, il avait envoyé Omer woled Dorho avec des forces suffisantes pour soumettre les Arabes Hamer révoltés. A ce rapport en était annexé un autre, écrit par Omer et relatant qu’il avait attaqué les rebelles à Esefer, où ils s’étaient concentrés, à deux jours de marche de Omm Shanger; qu’il les avait complètement défaits après un combat acharné. Ses pertes étaient insignifiantes en comparaison de celles de l’ennemi. Quoiqu’il avouât n’avoir pris que quelques chevaux, les messagers m’affirmèrent qu’il avait fait un large butin, ce qui me fit plaisir, car je savais que la cupidité seule les pousserait, lui et ses gens, à déployer toute leur énergie contre l’ennemi.