Je félicitai Omer woled Dorho de son succès et l’autorisai à disposer entièrement à son gré des chevaux dont il m’annonçait la prise dans son rapport. Mais, en même temps je lui défendis de dépasser jusqu’à nouvel ordre: Zernah à l’est et Esefer au sud; ces deux places appartenant à la province du Kordofan; je lui recommandai de remplacer les pertes qu’il avait faites par des vagabonds qu’il recruterait sur sa route. Enfin je lui fis espérer une bonne récompense de la part du Gouvernement s’il remplissait fidèlement sa mission.

Les troupes étant prêtes, je me rendis en personne de Dara à Shakka et arrivai, après deux jours de marche, à Kelekele, où Mohammed bey Abou Salama, sheikh des Maalia du nord, que Gordon Pacha en son temps avait nommé bey et qui avait toujours possédé la confiance du Gouvernement, m’attendait avec une quarantaine de Basingers armés. Par lui, nous apprîmes les dernières nouvelles sur les événements les plus récents accomplis dans le pays. La tribu des Maalia est de toutes les tribus arabes du Sud, celle dont les mœurs s’effacent le plus rapidement. Adonnés à la boisson, menant la vie la plus dissolue, les Maalia sont méprisés par les Arabes Habania, Risegat, Messeria et Hamer, qui ne boivent pas de spiritueux et tiennent encore un peu à la pureté des mœurs.

Mohammed bey Abou Salama m’accompagna avec ses Basingers armés et une cinquantaine de chevaux jusqu’à Deen, lieu de résidence de Madibbo qui y restait pendant la saison des pluies; quand j’y passai, le village était abandonné et gardé seulement par quelques esclaves, qui s’enfuirent à notre approche.

A un kilomètre et demi plus loin, je fis établir une zeriba à un endroit élevé et découvert et j’attendis les nouvelles de Mansour effendi Hilmi qui ne tardèrent pas à me parvenir.

Mansour s’était bercé de l’illusion que les Arabes désiraient réellement la paix et m’avait fait un rapport dans ce sens. Mais Madibbo, qui, comme on l’a remarqué plus haut, était allé en pèlerinage auprès du Mahdi, à son retour, avait participé lui-même à l’anéantissement de l’expédition de Youssouf el Shellali et était rentré dans sa tribu, chargé par le Mahdi de riches cadeaux, en armes, chevaux et esclaves. Le Mahdi lui avait même confié un drapeau qui serait toujours, disait-il, environné d’anges invisibles chargés de le conduire à la victoire; en outre, Madibbo avait emporté les proclamations habituelles du Mahdi, qu’il fit distribuer à profusion dans sa tribu, par les Fukahâ (pluriel de Fakîh), versés dans l’écriture. Madibbo, de retour, réunit les membres de sa tribu, et leur ayant démontré, grâce au riche butin qu’il apportait, que les troupes du Gouvernement avaient été vaincues, il les excita à s’armer pour la guerre sainte. Tous les Arabes Risegat, du sud-est au nord-ouest de Shakka, se déclarèrent prêts à se rendre à son appel; seul Aagil woled el Djangaui par haine pour Madibbo, déclara rester neutre ainsi que ses plus proches parents.

En quelques jours Madibbo réunit des forces assez importantes pour se risquer à attaquer Mansour effendi qui avait établi son camp à Mourraï, à une demi-journée de Shakka et sous la protection duquel s’étaient placés tous les marchands qui se trouvaient dans la contrée, beaucoup d’entre eux avec leurs femmes et leurs enfants.

Un vendredi matin, Madibbo parut avec son armée dans le voisinage du camp. Mansour effendi qui ne s’attendait à aucune attaque avait de son côté donné l’ordre à son lieutenant Bachit Agha d’attaquer Madibbo avec 150 hommes d’infanterie régulière, 200 Basingers, soutenus par le sultan Abaker el Begaoui et les marchands réunis sous le commandement d’Abd er Rasoul Agha qui avait rejoint le gros de la troupe à Kallaka. Mansour restait au camp avec le reste de ses hommes formant la réserve. Bachit Agha se mit immédiatement en marche et s’avança, sans faire aucune reconnaissance, vers le campement de Madibbo. Celui-ci, instruit depuis longtemps du mouvement de l’ennemi, avait habilement profité des avantages que présentait le terrain et dissimulé ses hommes dans l’herbe épaisse, derrière les arbres et dans les dépressions du sol; il tomba à l’improviste sur le flanc et le derrière des soldats qui marchaient sans défiance et succombèrent, écrasés par le nombre, sans pouvoir faire usage de leurs fusils perfectionnés; seuls, le sultan Abaker el Begaoui et Abd er Rasoul Agha réussirent, grâce à la rapidité de leurs chevaux, à se réfugier dans la forteresse auprès de Mansour effendi. Bachit Agha, avec tous ses officiers, les commandants des Basingers avec leurs hommes furent tués jusqu’au dernier. Mansour effendi, rempli d’épouvante à cette terrible nouvelle, perdit complètement la tête et ne put prendre aucune résolution.

Ismaïn woled Bernou, qui était resté dans le camp auprès de Mansour, et le sultan Abaker l’exhortèrent à se ressaisir et à ne pas s’abandonner prématurément au désespoir. Les Arabes, encouragés par leur victoire, dirigèrent aussitôt une attaque contre la forteresse, mais furent reçus par le feu bien dirigé des quelques soldats qui restaient protégés par le retranchement. Les assaillants furent obligés de battre en retraite et les assiégés reprirent courage.

Un guerrier Risegat.