Mansour effendi m’envoya pendant la nuit un exprès pour me rendre compte de la situation qu’il dépeignait sous les plus sombres couleurs, estimant, sous l’impression de la catastrophe, les ennemis bien plus nombreux qu’ils n’étaient en réalité. Je tins conseil sur la situation avec deux de mes officiers les plus capables et, comme il nous semblait réellement imprudent d’aller au secours de Mansour à Mourraï avec 150 hommes et un canon, nous décidâmes de nous rendre au camp de Mohammed bey Abou Salama, à une bonne journée de marche de là, de demander là au plus vite des renforts à Dara et ensuite, munis de fusils et des munitions nécessaires, de nous porter sur Mourraï à marches forcées.
Madibbo, qui disposait auparavant de quelques centaines de fusils et de Basingers, avait encore pris à Mansour effendi, dans cette malheureuse journée, plus de 300 fusils et des munitions considérables. Je ne disposais que de 150 hommes d’infanterie, car il ne fallait pas compter sur les Basingers d’Abou Salama. Les canons et les nombreuses caisses de munitions destinés à Mansour effendi étaient chargés sur plus de 20 chameaux. J’aurais dû pendant le combat immobiliser au moins 40 hommes pour garder ces animaux qui n’étaient pas encore habitués au feu: il ne me serait donc plus resté que 100 combattants, c’est-à-dire beaucoup trop peu pour attaquer, avec quelque chance de succès, des ennemis enivrés par leur victoire, bien armés et qui avaient pour eux le nombre.
Je fis répondre à Mansour effendi, qui avait encore assez de vivres pour patienter quelque temps comme me l’avait appris son messager, de se retrancher le mieux qu’il lui serait possible et d’attendre du secours. Comme l’attaque de l’ennemi avait été repoussée une fois déjà, on était en droit d’espérer qu’un nouvel assaut n’aurait guère plus de succès. Le messager retourna donc auprès de Mansour et le lendemain matin même, je voulais aller à Kelekele pour y attendre les renforts de Dara; à tout hasard et pour prévenir tous bruits fâcheux, j’informai Zogal que Mansour effendi avait bien éprouvé un léger échec, mais que lui-même, ainsi que la plupart de ses officiers, se portaient bien et qu’il avait heureusement repoussé une nouvelle attaque.
La veille, étaient arrivés à mon camp, à Deen, le grand sheikh des Arabes Habania, Arifi woled Ahmed, le sheikh Chamis woled Nenija et le sheikh Chader woled Girba, avec une vingtaine de chevaux; ils venaient m’assurer de leur fidélité et de leur dévouement. Le grand sheikh Arifi en particulier m’exprima son attachement d’un façon touchante; il m’affirma que lui et ses plus proches parents seraient prêts en tout temps à sceller de leur sang leur fidélité. Il a d’ailleurs tenu parole; ce fut un des rares hommes qui, dans les malheurs qui devaient survenir, resta fidèle à sa promesse jusqu’à ce que le sort le frappât à son tour.
Il m’informa que la rébellion avait de nombreux partisans à Kallaka et que la victoire remportée par Madibbo pourrait facilement y faire naître un soulèvement.
Madibbo lui-même, un des plus intelligents parmi les sheikhs arabes et qui avait en outre beaucoup appris, grâce à ses longues relations avec le Gouvernement, n’ignorait pas que je me trouvais à Deen avec des forces très faibles et résolut, en conséquence, de laisser de côté Mansour effendi, qui était presque anéanti, et de m’attaquer.
Un peu avant le coucher du soleil,—le messager envoyé à Mansour effendi n’était parti que depuis quelques heures,—nos hommes, occupés hors du camp à recueillir de l’herbe et de la paille pour les chevaux, furent surpris par les cavaliers de Madibbo qui surgirent tout à coup par centaines, à une certaine distance cependant.
Arifi woled Ahmed sella lui-même son cheval, sauta sur son dos et se planta devant moi, brandissant sa lance. «Aarifni zeen, criait-il, ana thor ed daghsch, abou gelb, ’azm—ana bi eddawer alal mot.» (Reconnais-moi bien, je suis le taureau de grand prix, ayant du cœur aux jambes, je cherche la mort). Il s’élança et quelques minutes après revint, la lance ensanglantée et ramenant un cheval tout sellé dont il s’était emparé.
Le sheikh Chamis woled Nenija engagea à son tour le combat contre l’ennemi et ramena aussi un cheval comme butin. On entendait maintenant quelques coups de feu; les cavaliers aperçus par mes hommes n’étaient que l’avant-garde des rebelles; les Basingers les suivaient.