J’envoyai un homme lui dire qu’il pouvait s’approcher sans crainte et quelques minutes après il arrivait au camp: c’était le sheikh Ishaac el Ebed, de la tribu des Risegat. Il était descendu de cheval et, comme je ne voulais pas le mettre à même de se rendre compte de l’effectif de notre troupe, j’allai à sa rencontre en dehors du camp. Il me salua et me remit une lettre de Madibbo, qui dans les termes les plus extravagants me sommait de me rendre.
Madibbo rappelait la défaite de Youssouf el Shellali, à laquelle il avait assisté, ainsi que celle de Mansour effendi Hilmi et me suppliait en qualité d’ancien subordonné et de véritable ami, d’ajouter foi à ses paroles. L’homme qu’il avait visité était bien le Mahdi envoyé par Dieu même, et qui lui résistait était perdu et maudit.
Je partis d’un éclat de rire et demandai au sheikh Ishaac, une vieille connaissance, ce qu’il pensait lui-même de la chose. «Seigneur, dit-il, j’ai mangé avec toi le pain et le sel et ne te tromperai pas; tout le pays est en révolution et tout le monde dit qu’il est le véritable Mahdi; si tu es disposé à te rendre à Madibbo, tu n’as rien à craindre de nous.» «Jamais, répondis-je brièvement, je ne mettrai bas les armes devant un Arabe. Va et dis à Madibbo que je veux que mon sort se décide par les armes.»
«Seigneur, répondit Ishaac, je ne voulais pas te tromper et je t’ai dit la vérité; moi-même je ne combattrai pas contre toi, mais ma tribu ne se trouve plus entre mes mains.»
«Que tu me combattes ou non, cela m’est indifférent, car comme individu tu ne peux qu’augmenter ou diminuer d’une unité la foule de nos ennemis.»—Je me levai et lui tendis la main en signe d’adieu. «Si je suis forcé de marcher au combat contre toi, je t’avertirai auparavant,» dit-il en me serrant la main, puis il remonta sur son cheval et en quelques instants disparut à nos yeux.
Dans le camp se trouvait également un Grec du nom de Scander, qui était arrivé avec deux chameaux chargés de spiritueux et d’étoffes, dans l’espoir de faire des affaires à Shakka. De plus, Ali woled Fadhl Allah, que j’avais puni une fois, il y avait longtemps, était arrivé à mon secours la veille avec dix nègres armés afin de rentrer dans mes bonnes grâces et d’obtenir un emploi.
Tous les deux regrettaient amèrement de s’être mis sans s’en douter dans une situation si périlleuse.
Deux heures pouvaient s’être écoulées depuis le depart d’Ishaac, quand j’aperçus, au moyen de ma lunette, l’ennemi qui s’approchait. Je fis donner l’alarme et chacun se rendit à son poste. L’ennemi nous attaqua par le nord et l’ouest, points où le terrain mamelonné et couvert de bouquets d’arbres pouvait lui procurer un excellent abri. Au milieu de notre camp se trouvaient les débris d’un ancien nid de termites, qui formaient un petit monticule d’où je pouvais observer commodément la contrée environnante.
L’ennemi était arrivé à portée de fusil et les premières balles commençaient à siffler. Je fis sonner: «feu de tirailleurs» et me levant de la chaise sur laquelle j’étais assis, chaise trouvée par mes hommes à notre arrivée dans la hutte de Madibbo et apportée par eux pour mon usage, je fis quelques pas de côté afin de pouvoir mieux observer un point qui me semblait tout particulièrement intéressant. Au même instant, une balle brisa le dossier de mon siège; je ne dus mon salut qu’à cette circonstance fortuite. Bien entendu j’allai chercher un poste d’observation moins périlleux.