L’ennemi ayant pris position ouvrait contre nous un feu extrêmement violent. Mes hommes étaient bien protégés par le fossé, mais nos chevaux et nos chameaux avaient terriblement à souffrir. Comme nous aurions pu, en restant ainsi inactifs, perdre en quelques minutes tous nos animaux, je me décidai à tenter une sortie par la porte méridionale du camp avec cinquante tireurs choisis parmi les meilleurs. Décrivant au pas de course une petite courbe vers l’ouest, je réussis à prendre l’ennemi de flanc et à le maintenir entre le feu de ma petite troupe et celui du camp. Effrayé de cette attaque, l’ennemi se retira en toute hâte, non sans subir de fortes pertes. Nous l’avions repoussé, l’assaut, il est vrai, mais à quel prix? Ali woled Fadhl Allah, qui m’avait accompagné dans cette sortie, était tué; le Grec Scander qui était resté au camp, avait reçu une balle dans le dos et nous avions de plus, autant que je m’en souvienne, douze tués et plusieurs blessés. Nos chevaux et nos chameaux avaient surtout été éprouvés.
Nous nous attendions à une nouvelle attaque; ce ne fut que le soir que nous fûmes de nouveau inquiétés; nous repoussâmes l’ennemi facilement et cette fois sans grandes pertes.
Je tins conseil avec mes officiers et le sheikh Arifi. Nous tombâmes d’accord de prendre le lendemain l’offensive contre l’ennemi après l’avoir repoussé, dans le cas où nous serions de nouveau attaqués. Instruits par les dernières pertes, les soldats avaient, de leur propre mouvement, agrandi le fossé et si bien élevé le parapet, que nos animaux étaient beaucoup mieux protégés.
La plupart de nos hommes s’étaient endormis, épuisés par les fatigues de la journée, lorsque, tout à coup, une heure environ avant minuit, ils furent réveillés par une violente fusillade. L’ennemi s’était glissé jusqu’auprès de nous et tirait sans discontinuer, dans le seul but de nous empêcher de dormir et de décourager mes soldats.
La nuit était sombre et nous n’avions pas allumé de feux; les balles ne nous causaient donc aucun dommage; j’avais donné l’ordre formel à tous mes hommes de rester absolument tranquilles et de ne pas répondre au feu de l’ennemi, afin que les assaillants manquassent leur but que la lueur produite par les coups de feu aurait pu leur indiquer. Peu à peu, le feu s’éteignit et l’ennemi se retira.
J’appelai le sheikh Arifi et lui demandai de mettre à ma disposition deux de ses hommes pour reconnaître la position du camp de Madibbo, qui devait se trouver dans le voisinage. Je promis aux deux hommes qu’Arifi m’amena aussitôt une bonne récompense, leur donnai mes instructions et les engageai à se hâter le plus possible.
Deux heures après environ, ils revinrent et m’annoncèrent que Madibbo lui-même se trouvait avec ses Basingers dans son village, tandis que les Arabes en grand nombre, à l’ouest et au sud, campaient insouciants avec leurs chevaux. Ils s’étaient glissés jusqu’auprès des gens de Madibbo et les avaient entendu s’égayer de notre frayeur, à laquelle ils attribuaient notre silence pendant leur attaque.
J’attendis encore environ une demi-heure, puis je fis avancer mes 50 meilleurs tireurs auxquels j’adjoignis 20 autres soldats; je leur expliquai qu’il valait mieux d’abord attaquer le camp de Madibbo. L’ennemi était de beaucoup plus fort que nous; il était de plus bien armé, et nous aurions certainement beaucoup à souffrir si nous engagions le combat pendant le jour, en rase campagne; en tout cas, nous pouvions être bien sûrs que nos animaux de trait tomberaient tous sous les balles des ennemis. Par une attaque nocturne au contraire, et favorisés par l’insouciance des Arabes, nous pourrions peut-être réussir à les disperser et trouver ainsi le moyen d’arriver aux environs de Dara, où nous rencontrerions les renforts qui nous étaient destinés. Mon plan fut trouvé excellent et tous les officiers voulaient m’accompagner, ce qui naturellement n’était pas possible.
Je choisis deux d’entre eux et quittai le camp avec 70 hommes d’infanterie et 4 trompettes, accompagné par Arifi, qui ne voulut absolument pas rester en arrière. Guidés par les deux hommes qui avaient été en reconnaissance, nous fîmes si peu de bruit que beaucoup de nos gens ne s’aperçurent pas de notre départ. Je recommandai la plus stricte surveillance aux officiers qui restaient, surtout afin que personne ne quittât le camp après mon départ, car un des hommes de Mohammed bey Abou Salama, qui ne me paraissaient plus dignes de confiance, aurait pu avertir l’ennemi.