Nous étions tous à pied; nous marchâmes sans bruit tout d’abord dans la direction de l’est, puis nous décrivîmes une courbe et arrivâmes après une heure environ près du camp ennemi. La contrée ne nous était pas inconnue et nous avions de bons guides. Je partageai notre troupe et en donnai la moitié à Mohammed Agha Soliman, officier particulièrement brave, originaire de Bornou. Nous arrêtant à une distance de 7 à 800 pas, nous nous glissâmes auprès de l’ennemi endormi sans défiance et, dès que nous fûmes sur lui, les trompettes donnèrent le signal d’ouvrir un feu rapide. La confusion de l’ennemi, réveillé en sursaut dans la nuit sombre par le crépitement de la fusillade, fut indescriptible.

Beaucoup des Basingers de Madibbo abandonnèrent leurs fusils et prirent la fuite; les chevaux des Arabes, effrayés, rompirent leurs liens et s’enfuirent, affolés, dans la nuit; leurs maîtres les suivirent; en quelques instants, le vaste camp et les huttes de Madibbo restèrent en notre pouvoir. Dans le lointain retentissaient les cris de terreur des ennemis qui s’enfuyaient. Nous incendiâmes le camp. Notre projet avait pleinement réussi; il fallait maintenant plusieurs jours à Madibbo pour rassembler autour de lui ses troupes dispersées.

Je fis mettre aussi le feu au village et les flammes s’élançant jusqu’au ciel, éclairèrent le camp abandonné, ainsi que les morts et les agonisants. Je n’avais moi-même que deux hommes blessés de coups de lances.

Je fis jeter dans les flammes les selles de chevaux restées en grand nombre sur la place, ainsi que les vieux fusils; nous ne gardâmes qu’une quarantaine de Remington et retournâmes à notre camp où les nôtres, qui nous attendaient pleins d’anxiété, nous reçurent avec joie.

Le lendemain matin, après le lever du soleil, nous quittâmes le camp, car il nous fallait rejoindre au plus vite les renforts expédiés de Dara et délivrer Mansour effendi de sa situation difficile. A minuit, nous étions à Kelekele où j’accordai un instant de repos à mes soldats épuisés.

Mohammed Abou Salama nous avait quittés, sous prétexte d’aller porter à ses hommes l’ordre de chasser vers le nord les troupeaux laissés au pâturage sur la frontière des Risegat. Comme il n’avait pas reparu dans la matinée, je l’envoyai chercher; j’appris alors qu’il était parti avant le lever du jour dans la direction du sud avec tous ses biens et toute sa famille. Il n’y avait plus à en douter: lui aussi s’était joint aux rebelles.

Je ne recevais aucune nouvelle de Dara et cependant je ne pouvais rester indéfiniment à Kelekele avec une troupe aussi faible; je repris donc ma marche en avant et atteignis la ville le lendemain à midi.

Les renforts que j’avais demandés étaient prêts à se mettre en route; les munitions étaient suffisantes. Je résolus donc de retourner le lendemain à Shakka, après avoir donné l’ordre de remplacer par des troupes fraîches mes soldats épuisés. Le soleil n’était pas encore levé, quand arriva un message d’Ismaïn woled Bernou, m’informant qu’il se trouvait déjà, avec Mansour effendi, dans le voisinage de Dara où il arriverait le lendemain. Cette nouvelle présageait pour moi un malheur; Shakka abandonnée serait maintenant très difficilement reprise.

Lorsque dans la matinée Mansour Hilmi et Ismaïn woled Bernou fîrent leur entrée à Dara, ils n’avaient pour toute escorte que quelques-uns de leurs esclaves, épuisés, et qui menaçaient de ne plus obéir. Je fis assembler les officiers et devant ce tribunal j’invitai Mansour effendi à justifier l’abandon sans ordres de la place qu’il occupait. Il allégua une fatigue insurmontable et demanda à ne répondre que plus tard. Je me fis alors raconter les faits par Ismaïn woled Bernou.