«Nous t’avions, dit celui-ci, envoyé par un messager la nouvelle de notre malheureuse position et, instruits de ton approche, comptions sur ton secours. Quand notre messager revint nous annoncer que tu retournais à Dara, pour y prendre des renforts, et qu’il nous eût raconté en même temps avoir laissé Madibbo opérant dans ton voisinage et prêt à t’attaquer, nous perdîmes courage. Nous n’avions presque plus de vivres et il nous était impossible de nous en procurer d’autres; nous prîmes la résolution d’échapper par la fuite à notre déplorable situation.»
«Eh bien, répondis-je, où sont les chameaux, les munitions et le matériel de guerre, où sont les marchands, qui s’étaient placés sous votre protection? Vous étiez des centaines et maintenant vous voilà quinze à peine.»
«Les munitions et le matériel étaient chargés sur 16 chameaux, avec lesquels, accompagnés des marchands, nous quittâmes le camp, répliqua rapidement Mansour effendi; nous les avons perdus en route.»
«Perdus! Comment des chameaux lourdement chargés peuvent-ils se perdre au milieu d’une troupe de cavaliers et de fantassins? Il est plus probable que les animaux et leur escorte marchaient trop lentement à votre gré, et que vous avez pris les devants pour vous mettre d’abord en sûreté?»
Mansour se tut obstinément; je demandai à Ismaïn de parler.
«Il y a aujourd’hui trois jours que nous avons quitté notre camp,» répondit-il.
«Trois jours! et vous voudriez que la colonne de munitions ne fut pas restée en route! Le camp est au moins à sept journées de marche d’ici! Ismaïn, continuai-je, dis-moi exactement où et quand tu as abandonné tes hommes. Tu es fonctionnaire civil et ce n’est que sur mon ordre que tu t’es joint à l’expédition, tu n’as rien à craindre de moi.»
«Seigneur, dit-il reprenant courage, lorsqu’arriva la nouvelle que nous devions attendre ton retour de Dara, nous tînmes conseil entre nous et, comme il ne nous restait que très peu de provisions, la majorité résolut d’abandonner la position. Mansour effendi, notre chef, donna l’ordre de partir trois heures après le coucher du soleil. Les chameaux furent chargés et nous quittâmes le camp; les marchands, avec leurs femmes et leurs enfants, s’étaient joints à nous. Nous faisions beaucoup de bruit et pouvions ainsi attirer sur nous l’attention de l’ennemi. Mansour effendi m’appela auprès de lui et donna à Ali Agha Djoma, qui accompagnait le convoi de munitions avec environ 50 hommes, l’ordre de nous suivre; nous prîmes les devants. Au lever du jour, nous attendîmes; Abd er Rasoul Agha arriva seul et nous raconta qu’il s’était séparé de la caravane, pendant la nuit. Maître, il n’y a pas de cœur exempt de crainte. Le Seigneur tout-puissant et miséricordieux, qui nous a sauvés, sauvera aussi nos frères! Nous continuâmes à marcher sans arrêt. Je fais appel à ton indulgence; songe que mes frères et mes serviteurs sont tombés dans le combat et que j’ai femme et enfants.»
Mansour effendi n’avait pas ouvert la bouche et ce ne fut que sur mes instances réitérées que pour se justifier il me présenta prétextes sur prétextes. La colonne de munitions n’était pas arrivée au lieu du rendez-vous fixé en temps voulu; avec le peu de gens qu’il avait, il n’aurait pu se hasarder à faire des recherches.......
Je lui fis enlever son sabre par le plus ancien des officiers présents et le mis aux arrêts après avoir fait insérer au procès-verbal en présence des officiers, les raisons qu’il nous avait données pour se justifier.