J’envoyai des émissaires pour obtenir quelque nouvelle de la colonne de munitions et ne m’occupai momentanément que de cette affaire. Sept jours après, j’eus la joie d’apprendre que le reste de l’expédition de Mansour se trouvait à Taouescha et arriverait incessamment à Dara.
Après trois jours d’attente, le convoi de munitions avec le reste des troupes fut signalé; il se trouvait à environ une lieue de Dara; j’allai à sa rencontre et le fis conduire à la forteresse sous une escorte d’honneur composée de toute la garnison.
Les braves soldats y reçurent un logement; et pour rendre honneur à leur bravoure autant que pour donner un exemple à leurs camarades, j’élevai en grade tous les sous-officiers et nommai quinze d’entre eux qui me furent désignés par Ali Agha Djoma comme les plus braves, au grade d’officiers subalternes. Tous avaient fait preuve de courage comme le prouvait le récit d’Ali Agha; voici ce qu’il me raconta:
«Les munitions ayant été chargées sur les chameaux, nous quittâmes le camp, sur l’ordre de Mansour effendi; nous avions avec nous les marchands, dont les femmes et les enfants poussaient des cris étourdissants. Mansour effendi, très inquiet pour sa propre personne, à cause de ces cris qui pouvaient attirer l’attention de l’ennemi, nous quitta en m’ordonnant de le rejoindre le lendemain matin. Cela ne m’était guère facile avec des chameaux lourdement chargés, sur un terrain dépourvu de routes et encombré de broussailles. Je réunis à la hâte mes soldats et les Gellaba et leur dis que j’avais l’intention de me diriger vers les Gos (collines sablonneuses) des Maalia, et qu’ainsi, avec l’aide de Dieu, nous pourrions regagner notre pays. Là, la contrée, plus découverte, permet de se défendre aisément; quant aux Maalia je comptais en venir facilement à bout. Dieu soit loué!
«A la faveur des ténèbres, nous quittâmes, sans être vus ni entendus, le pays occupé par l’ennemi, et lorsque le soleil se leva, nous nous trouvions à la frontière sud-ouest des Maalia. Nous fîmes halte.
«Cependant, harcelés par la peur, nous nous remîmes bientôt en route. Les femmes les plus vigoureuses conduisaient les chameaux par la bride; les plus faibles, ainsi que les enfants, se tenaient assis sur les caisses de munitions. Nos chameaux étaient frais et dispos, car ils avaient pu longuement se reposer avant notre départ. Nous avions 100 fusils à notre disposition et nous évitions les parages habités; chacun de nous avait des vivres suffisants pour trois ou quatre jours. Comme il n’y a pas d’eau dans la région, nous étanchions notre soif, comme le font les indigènes, en buvant le jus des melons d’eau qui croissent là en abondance. Vers midi, nous fûmes attaqués par quelques cavaliers Risegat, appuyés de quelques Maalia. Avec l’aide de Dieu, qui n’abandonne jamais les croyants, nous en mîmes quelques-uns hors de combat; si bien que ces gens qui croyaient avoir beau jeu contre nous furent contraints de prendre la fuite.
«Nous ne campâmes, à part une courte halte, qu’après le coucher du soleil, et nous établîmes une petite haie d’épines, pour nous protéger pendant la nuit contre une nouvelle attaque; mais tout se passa tranquillement. De bonne heure, le lendemain, nous reprîmes notre route, harcelés encore par les ennemis; les habitants des villages voisins s’étaient joints aussi aux rebelles. Dieu nous donna la force et le courage: autant de fois nous fûmes attaqués, autant de fois nous repoussâmes l’ennemi, et enfin après une pénible marche de huit jours, nous atteignîmes Taouescha. Là, nous étions en sûreté. Les Gellaba, emmenant leurs femmes et leurs enfants, se séparèrent de nous et nous comblèrent de remerciements; pour nous, nous nous hâtions d’arriver ici. Remercions le Dieu tout-puissant, qui délivre le croyant de toute peine!»
«Moi aussi, dis-je, je remercie Dieu de ce que vous êtes sauvés. Votre position m’a causé beaucoup d’angoisse. Mais comment vont les affaires à Taouescha et comment se porte Abo bey el Bertaoui, le juge militaire?»
«Il se porte à merveille et parait toujours fidèle au Gouvernement; mais on commence déjà à ne plus lui obéir et, tôt ou tard, si des nouvelles favorables n’arrivent pas du Kordofan, il finira par se joindre aux rebelles. Pour le moment, le voisinage de la forteresse d’Omm Shanger (distante d’environ 130 kilomètres), le tient encore en bride.»
Je remerciai de sa prudence et de sa bravoure Ali Agha Djoma; c’était un indigène originaire des montagnes de Tekele mais qui avait appris son métier de soldat au Caire. Comme il n’était que lieutenant, je le promus au grade de lieutenant supérieur.