Le lendemain je fis conduire Mansour effendi Hilmi sous escorte à Fascher; car il n’y avait à Dara aucun officier qui lui fut supérieur en grade. J’envoyai mes instructions au commandant de la place, Saïd bey Djouma, lui prescrivant de traduire Hilmi en justice sous l’inculpation d’abandon de matériel. En même temps je demandai qu’on m’envoyât de Fascher 200 hommes d’infanterie, des munitions et du plomb.

Des nouvelles nous étaient parvenues dans l’intervalle. Madibbo, à la tête des Basingers qu’il avait de nouveau réunis, était retourné à Deen, où il avait fait élever de nouvelles huttes de paille pour remplacer celles que nous avions incendiées. Mohammed Abou Salama avait quitté définitivement le pays et était parti pour le Sud. Il avait eu une entrevue avec Madibbo, et tous les deux avaient conclu avec des serments solennels une alliance offensive et défensive.

Le jour de notre arrivée à Dara, j’avais envoyé à Kallaka le fidèle et brave sheikh Arifi et ses compagnons. Arifi ne voulait absolument pas me quitter et ne partit qu’après que je l’eus assuré qu’il pourrait venir à Dara avec sa famille, si sa tribu, les Habania, se révoltait, comme c’était à prévoir, contre sa volonté.

Afin de ne pas laisser s’implanter dans la population la croyance que j’assistais aux événements sans rien dire, j’envoyai le capitaine Ali effendi Ismat avec environ 180 hommes d’infanterie à Hachaba, village situé dans le pays de Mohammed Abou Salama, à deux journées au sud de Dara; il avait ordre d’y attendre que j’eusse rassemblé nos troupes.

Les nouvelles reçues d’Omer woled Dorho étaient satisfaisantes; car, partout où les rebelles se réunissaient, ils étaient battus par lui avec l’aide des marchands d’Omm Shanger. Comme il disposait de plus de 400 chevaux, il avait les mouvements plus rapides et pouvait ainsi surprendre l’ennemi; bien qu’ayant eu quelques pertes à enregistrer, il était jusqu’à présent resté toujours victorieux. Dans les districts dépendants du Kordofan l’agitation cependant ne faisait que croître et s’étendre, et il devint tout à fait impossible de rétablir le service de la poste.

Je ne pouvais qu’envoyer des messagers isolés portant de courts rapports chiffrés au Gouvernement; ces rapports toutefois, soit trahison, soit arrestation du porteur ne parvenaient que rarement à destination. Bien qu’il n’y eût maintenant rien à craindre pour Omm Shanger, j’y laissai provisoirement Omer woled Dorho; j’espérais que, si quelque jour l’on voulait pousser une pointe du Kordofan vers l’ouest, Omer pourrait de son côté s’avancer vers l’est et se réunir aux troupes du Kordofan, ce qui nous permettrait de dégager la route suivie par les courriers postaux.

Zogal bey, qui se trouvait près de moi à Dara, faisait consciencieusement son devoir et ne me donnait aucun nouveau motif de méfiance. Il était cependant presque certain qu’il avait reçu des lettres du Mahdi, son parent; mais il ne semblait pas avoir répondu à ces lettres, au moins par écrit. En tous cas il était devenu plus prudent et moi plus attentif et, je croyais n’avoir rien à craindre de lui dans l’état actuel des choses au Darfour.

Pendant mon séjour à Dara, je déployai toute mon activité à enrôler des soldats, des Basingers et à engager par des promesses les marchands et leurs serviteurs à soutenir effectivement le Gouvernement. Je nommai sandjak un ancien officier de la cavalerie irrégulière, Abd el Kadir woled Asi et plaçai sous ses ordres la cavalerie de Dara. Je lui enjoignis d’enrôler de nouveaux cavaliers, de manière à disposer au bout de quelques jours d’environ 150 chevaux. En même temps j’écrivis au sultan Abaker el Begaoui, au grand sheikh des Birket, aux Messeria et à d’autres tribus amies de se tenir prêts à me suivre à Shakka.

J’avais fait emprisonner Abd er Rasoul Agha qui, avec Mansour effendi, avait abandonné le convoi de munitions, mais je lui rendis la liberté, car j’avais besoin de gens utiles et les bonnes qualités ne lui manquaient pas. Il avait largement fait ses preuves dans les combats précédents et s’était toujours montré un guerrier sinon extraordinaire, du moins suffisant. Je lui rendis donc le commandement de ce qui lui restait à Dara de ses anciens Basingers, avec l’ordre de faire de nouvelles levées.

Je fis mettre en état les fusils qui se trouvaient dans les magasins, pour la plupart fusils à percussion à double canon, et les distribuai aux nouveaux soldats. On disposait de munitions suffisantes pour l’expédition projetée, mais les vivres laissés à Dara étaient très réduits; aussi avais-je écrit, en envoyant Mansour effendi, à Saïd bey Djouma et avais-je demandé à ce dernier de m’expédier promptement de nouvelles provisions.