Le Mahdi comprenant fort bien qu’un insuccès pouvait anéantir la foi qu’il avait su inspirer et ruiner son influence, quitta Kaba, où il s’était d’abord rendu pour organiser une attaque contre la garnison de Gensara, ville éloignée d’une portée de canon d’El Obeïd. Il envoya prendre à Gebel Masa les armes à feu qui y avaient été laissées.

Tandis qu’il campait sous les murs d’El Obeïd, avec la plus grande partie de ses partisans, les habitants du pays qui s’étaient joints à lui, étaient partis guerroyer contre les postes et les stations du Gouvernement.

Gebel Delen, ainsi que la mission catholique de l’Afrique centrale créée en cet endroit, une huitaine d’années auparavant, et que protégeait un détachement de 80 soldats environ, se trouvait depuis longtemps déjà dans une situation difficile. Dans sa marche sur El Obeïd, le Mahdi envoya Mek Omer, un de ses partisans, pour s’emparer de la garnison de Delen, ou la massacrer. Les missionnaires, le Père Joseph Ohrwalder dont j’ai déjà parlé et l’Italien Luigi Bonomi, avaient l’intention de se réfugier à Faschoda avec les sœurs et les serviteurs nègres. Mais ils furent empêchés de mettre leur projet à exécution par le commandant même de la garnison qui, retenu par la terreur, n’eut même pas le courage de battre en retraite et préféra se rendre avec ses soldats. Les deux malheureux missionnaires ne pouvant pas traverser seuls un pays au pouvoir de l’ennemi, durent aussi se rendre; leur modeste avoir fut confisqué et on les envoya à El Obeïd, où le Mahdi essaya de les convertir à l’islamisme, ainsi que les sœurs.

Mais, reconnaissant l’inutilité de sa tentative, il les fit traîner le lendemain au milieu d’une foule immense qui remplissait l’air de cris et de hurlements jusque sur la place où, entouré de ses califes, le Mahdi devait passer ses troupes en revue. Les malheureux attendaient la mort quand, après de longues angoisses, on leur annonça que le maître leur faisait grâce. On délibéra longtemps sur ce qu’on ferait de leurs personnes. Enfin, on les remit contre reçu à un Syrien Georgi Stambouli qui était venu d’El Obeïd se joindre aux partisans du Mahdi.

C’est à cette époque qu’apparut dans le ciel une grande comète. Les habitants du Soudan virent là le signe de l’anéantissement du régime actuel, et le Mahdi sut tirer habilement parti de l’apparition du météore.

Le Gouvernement avait organisé une expédition composée de 2000 hommes environ, sous le commandement d’Ali bey Lutfi, pour se porter au secours de Bara et d’El Obeïd. L’expédition attaquée par les Djauama sous les ordres du sheikh Mohammed Rahma, et incapable de se défendre, les soldats ayant été privés d’eau depuis de longues journées, fut complètement détruite; 200 hommes à peine purent s’enfuir jusqu’à Bara et y apporter la triste nouvelle.

El Daïara, ville située à l’est d’El Obeïd, fut attaquée vers la même époque. Le premier assaut de l’ennemi fut repoussé; mais la garnison était trop faible, et la place finit par capituler. Cela se passait à la fin de septembre. Bara eut le même sort. Sa vaillante garnison, après une longue et héroïque défense, dut se rendre à l’Emir Abd er Rahman woled Negoumi qui commandait les assaillants. Parmi les prisonniers se trouvaient le commandant Sourour effendi, Nur bey Angerer et Mohammed Agha Shapo, les anciens défenseurs d’Ashaf. La garnison avait été du reste décimée par la maladie et par la misère, les provisions de blé ayant été détruites par un incendie au commencement de janvier 1883.

Les captifs furent conduits à Gensara où le Mahdi se fît présenter les chefs militaires et les chefs de tribus. Il leur accorda leur grâce. Sourour Agha, Abyssin d’origine, mais pieux mahométan, qui s’occupait beaucoup plus de ses devoirs religieux que de ses devoirs militaires et, que les soldats avaient surnommé sheikh ou fakîh Sourour, fut reçu de la façon la plus amicale par le Mahdi qui lui fit restituer une partie de ses biens. A Nur Angerer, un Dongolais comme lui, il adressa d’aimables paroles et, faisant un brillant éloge de la bravoure de Mohammed Shapo, il lui rendit de ce qui lui avait été pris, un cheval.

Quant à la troupe qui ne se composait que de nègres, elle fut envoyée au calife Abdullahi, qui la mit sous le commandement de Hamdan Abou Anga. Le rusé Mohammed Shapo qui était encore célibataire voulut prouver au Mahdi qu’il était aussi pieux que brave et le pria de bénir son mariage. Le Mahdi vit, dans cet acte, le résultat de son enseignement religieux; il en fut tout heureux et donna à Shapo de l’argent en même temps que sa bénédiction. Quelques jours plus tard Shapo parut tout à coup devant le Mahdi et lui dit qu’il n’avait nul besoin de l’argent qui lui avait été donné à l’occasion de son mariage, car il était déjà séparé de sa femme. Le Mahdi, étonné, s’informa de la raison d’une si courte lune de miel; à quoi Shapo répondit: «Elle avait un grand défaut; on devait la forcer à prier et, une femme qui ne prie pas, est pour moi une abomination». Le Mahdi, ravi d’une telle piété, lui procura le moyen de se remarier, et lui fit don d’une somme d’argent plus forte encore.

C’est ainsi que Shapo, qui ne s’était jamais soucié de la religion, sut conquérir l’estime du Mahdi.