Plus tard, après la mort du Mahdi, je rencontrai un jour Shapo à Omm Derman au moment de la fuite. Je lui rappelai alors sa «comédie». Tristement, il me répondit: «Malgré tout le mal que le Mahdi a fait pendant sa vie, c’était au fond un brave homme; on pouvait lui parler; on pouvait lui demander quelque chose. Mais malheur à qui compte sur la générosité du calife Abdullahi.»

Shapo avait raison.

La chute de Bara fut célébrée, au camp du Mahdi, par une salve d’artillerie. Les habitants d’El Obeïd qui comptaient toujours recevoir des secours ne s’expliquaient pas ce bruit insolite.

Mais, lorsqu’ils apprirent que Bara avait capitulé, ils commencèrent à perdre courage. Les assiégés manquaient de vivres depuis longtemps, et les prix de ce qu’on en trouvait étaient inabordables. On avait malheureusement négligé de s’approvisionner à temps.

Le blé, objet de première nécessité, était presque entièrement consommé.

Un mois avant la reddition de la ville, l’erdeb duchn atteignait le prix de 400 écus medjidieh et même à ce prix il était difficile de s’en procurer. Seuls les plus riches pouvaient s’offrir de la viande de vache ou de mouton, quelques-uns de ces animaux étant encore dans leurs étables. Des chameaux maigres, décharnés, se vendaient 1500 écus et plus encore. Une poule se payait 30 à 40 écus et un œuf 1 écu à 1 écu et 1/2; la douzaine de dattes coûtait 1 écu. Le sel même menaçait de manquer; quant au beurre, à l’huile de sésame, il était impossible de s’en procurer. Quant aux soldats, où chercher des vivres? où chercher des écus?

On comprendra aisément que l’état sanitaire était déplorable.

Pareils à des fantômes, les affamés se glissaient ça et là, dans l’espoir de trouver quelque chose à manger. Les os d’animaux crevés depuis des années furent pilés, bouillis dans de l’eau. Et même cette nourriture—si on peut appeler nourriture un mets pareil—devenait rare. De vieux souliers, des lanières de cuir des angarebs, tout en un mot était cuit, bouilli et mangé. De jour en jour la misère augmentait. La dysenterie, le scorbut, la fièvre commençaient à se répandre. Dans les rues, on buttait contre des cadavres que personne ne voulait enterrer. Attirés par l’odeur putride, les vautours se précipitèrent sur cette proie et devinrent bientôt à leur tour un gibier recherché par les indigènes et les soldats qui leur donnaient la chasse.

Bien que tenus au courant de la situation épouvantable où se trouvait la ville, les Mahdistes cependant ne tentaient pas un nouvel assaut. Ils n’avaient pas beaucoup à craindre une attaque de la part de la garnison; c’est à peine si de loin en loin quelque cavalier se risquait à monter un des rares chevaux qu’on gardait à la forteresse, et à aller enlever une vache, un chameau ou un mouton qui avait eu l’imprudence de s’approcher un peu trop en broutant, des remparts de la ville. De ces cavaliers, le plus audacieux était le fils de la sœur d’Ahmed bey Dheifallah, Abdallah woled Ibrahim, renommé pour sa bravoure et son courage, et qui plus tard devait occuper un des postes les plus élevés auprès du Mahdi. Alléchés par l’appât du gain, quelques Mahdistes tentaient de faire entrer en contrebande, dans la ville affamée, des vivres qu’on trouvait en abondance dans les environs. Ce manège dura quelques jours. Mais l’affaire s’étant ébruitée, ils furent pris en flagrant délit. On leur coupa les mains, pour faire un exemple et on les leur pendit au cou. La situation épouvantable des assiégés devait fatalement amener un relâchement dans la discipline; ce relâchement se produisit en effet et les désertions devinrent de plus en plus fréquentes.

Le Mahdi toujours bien informé, somma une seconde fois Mohammed Pacha Saïd de se rendre. Il ne tenait pas à s’emparer par force d’El Obeïd, et voulait éviter que le butin fut dispersé à tous les vents; il était sûr que ce butin ne pouvait lui échapper. Il savait aussi, par ses amis des bords du Nil, que le Gouvernement n’était pas en état d’organiser rapidement une armée assez forte pour le vaincre. Il n’avait donc aucune raison de se hâter.