Mohammed Pacha Saïd voulait faire sauter la poudrière et mourir ainsi avec les assiégés et les assiégeants. La poudrière contenait précisément les munitions qui devaient m’être envoyées au Darfour. Mais les officiers de la garnison qui avaient avec eux leurs femmes et leurs enfants s’opposèrent à son dessein et le contraignirent à accepter ce qu’il ne pouvait éviter.
Tout espoir était perdu; la garnison ne pouvait plus tenir. Mohammed Pacha Saïd se vit forcé, le 18 janvier 1883, d’envoyer au Mahdi une lettre lui déclarant qu’il consentait à se rendre. Il dut lui en coûter, à lui qui s’était si longtemps et si vaillamment défendu, de prendre une telle résolution, et de se rendre à l’ennemi! Le Mahdi tint conseil avec son calife; il répondit au Pacha qu’il acceptait sa soumission et qu’il n’avait rien à craindre ni pour lui, ni pour ses officiers.
Le lendemain, il envoya les plus considérables des marchands, sous la conduite de Mohammed woled el Ereg, porter à Saïd, l’ordre de se présenter devant lui avec tous ses officiers et les notables restés dans la place. Ereg, ancien président du tribunal d’El Obeïd et ami de Mohammed Pacha, fit son possible pour adoucir le sort de celui-ci.
Les délégués du Mahdi avaient apporté avec eux des gioubbes (costumes des Derviches, de couleur marron); ils les firent endosser à leurs prisonniers et les invitèrent à monter les chevaux qu’ils avaient amenés.
Mohammed Pacha Saïd marchait en tête; venaient ensuite Ali bey Chérif, Mohammed bey Iscander, le commandant de la forteresse d’El Obeïd, le major Nesim effendi, Ahmed bey Dheifallah, Mohammed bey woled Yasin; puis, d’autres officiers, des notables. Ils se rendirent au camp du Mahdi, dont les gardes avaient la consigne de défendre l’entrée à toute autre personne.
Le Mahdi, assis sur son angareb, les reçut amicalement; il leur tendit à tous la main qu’ils baisèrent et leur accorda leur grâce.
Il savait, leur dit-il, qu’ils étaient dans l’erreur la plus profonde, touchant sa personne; et, c’est pourquoi, il leur pardonnait.
De ce moment, toutefois, il exigea de chacun fidélité et soumission à lui-même et à la cause sainte. Les captifs durent faire un serment solennel[8].
La cérémonie accomplie, le Mahdi fit apporter des dattes et de l’eau. Il parla à ses prisonniers de la vanité de ce monde à laquelle il fallait renoncer et de l’amour exclusif de Dieu. Puis, se tournant vers Mohammed Pacha: «En ta qualité de Turc, lui dit-il, je ne te donnerai pas entièrement tort de ce que, plongé dans les douceurs de la vie, tu te sois battu contre moi; mais tu as commis un acte monstrueux en faisant périr mes messagers; car, sache-le bien, un messager est sacré et ne doit point subir de mauvais traitement.