L’arrière-garde qui avait à veiller sur les chameaux dont la charge était un peu en désordre, qui devait aussi être constamment sur le qui-vive pour se garder des maraudeurs et qui en outre était plus exposée à une attaque inattendue, l’arrière-garde dis-je, avait un service des plus pénibles et chaque jour je faisais relever les hommes chargés de ce poste périlleux; les lanciers qui avaient passé une journée à l’arrière-garde se portaient le lendemain sur le flanc droit de la colonne; les hommes du flanc droit allaient occuper le flanc gauche et ceux-ci se rendaient à l’arrière-garde. Il en était de même pour les 60 hommes d’infanterie et les 300 Basingers.

J’espérais de cette manière atteindre Shakka sans trop d’encombre. Une fois là j’y construirais un fort, l’armerais des canons que je possédais et y laisserais une petite garnison. Pour moi je ferais quelques excursions dans la contrée, à la recherche de Madibbo tandis que les lanciers pourraient s’occuper à enlever le bétail des Risegat.

A notre arrivée à Deen nous trouvâmes une grande quantité de blé emmagasinée dans les huttes du nouveau village que venait de reconstruire Madibbo. Le poste qu’il y avait laissé fut, après une courte résistance, tué ou dispersé, et nous nous établîmes dans notre ancien camp. Le tombeau d’Ali woled Fadhl Allah avait été ouvert par la main des hommes; son crâne avait été exhumé et ses ossements jetés à tous les vents. Les Arabes avaient sans nul doute profané sa tombe, bien que nous l’eussions entourée d’une forte haie d’épines pour la protéger; ils avaient emporté le linceul et abandonné le corps aux hyènes!

Je fis distribuer à mes hommes le blé trouvé dans le village; ils avaient donc ainsi une provision suffisante pour quelques jours. Et comme je désirais marcher immédiatement sur Shakka, j’envoyai au préalable deux espions arabes Risegat qui, à la suite de différends avec leurs familles s’étaient établis depuis de longues années dans le Darfour. Ils avaient pour instructions de s’enquérir de la route où nous trouverions de l’eau en quantité suffisante et, si possible, de découvrir l’endroit où Madibbo avait concentré ses forces. Le lendemain, des cavaliers de l’ennemi se montrèrent autour de notre camp, ils venaient sans doute en reconnaissance, et se tinrent à une distance respectueuse.

Trois jours après mes deux hommes revinrent m’annoncer que la route était bien pourvue d’eau; que les Arabes avaient emmené leurs troupeaux au sud de Shakka où Madibbo avait aussi rassemblé ses forces; ils n’avaient pu se procurer d’informations plus précises.

Je donnai le signal du départ. Mes hommes étaient dans les meilleurs dispositions, riant, plaisantant, se partageant d’avance le butin, les femmes de Madibbo et de ses sheikhs, d’après l’exemple du Mahdi. Bien que je fusse absolument sans aucune crainte pour ma petite armée, je désirais vivement cependant atteindre Shakka sans être attaqué. Je souffrais de la fièvre et remis momentanément le commandement de la colonne à Sharaf ed Din effendi, qui se tint constamment à mes côtés. Le jour suivant, laissant à l’ouest Kindiri, nous venions de faire halte, quand on signala l’approche des cavaliers ennemis: on sonna l’alarme. Chacun rejoignit aussitôt son poste. Malgré la faiblesse où me mettait la maladie, je me portai à l’arrière-garde d’où l’apparition des rebelles avait été signalée. On apercevait à une assez grande distance quelques centaines de cavaliers; comme la plupart d’entre eux se dissimulaient derrière des buissons, il était impossible d’évaluer exactement leur nombre. Je donnai aux flanqueurs l’ordre de m’appuyer et je me jetai avec la cavalerie régulière et les cavaliers arabes au devant des assaillants. Une escarmouche s’ensuivit. L’ennemi tint bon et conserva sa position, je dus néanmoins avancer un peu, pour permettre à mes hommes de renfort d’entrer en scène. Notre tir était excellent et nos fusils tuèrent ou blessèrent quelques cavaliers; les autres aussitôt battirent en retraite. Nous nous emparâmes de six chevaux, ce qui compensait à peu près les sept que nous avions perdus; deux de nos hommes avaient été tués et nous avions plusieurs blessés. Les pertes des Risegat, dans cette petite escarmouche, devaient être considérablement plus grandes, mais nous ne pûmes nous en rendre exactement compte, étant dans l’impossibilité de prolonger davantage une poursuite qui nous avait déjà entraînés loin de notre troupe plus que ne le commandait la prudence.

Nous revinmes donc à l’endroit où le gros de la colonne attendait et, comme il était encore de bonne heure, et qu’on y voyait encore assez clair, je fis reprendre la marche.

Le soir, nous nous arrêtions dans le voisinage de Omm Waragat. Quoique la fièvre ne m’eut pas quitté, je donnai des instructions pour faire reprendre le lendemain la marche dans le même ordre. A la pointe du jour, nous levions le camp et, après une marche de deux milles, nous arrivions à un endroit découvert et marécageux au sud-est duquel se voyaient quelques petites huttes, telles que les élèvent les esclaves des Risegat qui travaillent dans les champs.

L’avant-garde eut bientôt fait de traverser le marais et d’atteindre les huttes. Je m’y rendis aussi avec mon détachement, pendant que les hommes du carré s’occupaient à pousser et à tirer les animaux qui enfonçaient à chaque pas dans le sol détrempé. A ce moment, j’entendis l’arrière-garde et immédiatement après le flanc gauche donner le signal d’alarme. Quelques coups de feu éclataient. Ordonnant à l’avant-garde de maintenir sa position près des huttes, je me portai au galop vers le flanc gauche du carré, suivi de mes 90 hommes armés de Remington qui couraient au pas gymnastique. En arrivant à l’arrière-garde je constatai qu’il était déjà trop tard. Les Basingers et les réguliers, après la première salve, n’avaient pas eu le temps de recharger leurs armes; l’ennemi fondait sur eux et, écrasés par des milliers d’Arabes à demi-nus, ils se repliaient en désordre vers le centre de la colonne, et avaient presque atteint la ligne de fond du carré; quoique prêts à faire feu, les hommes du carré hésitaient, craignant d’atteindre dans la mêlée aussi bien les amis que les ennemis.

Je fis sonner «formez le carré» et «feu rapide», quoique je courusse moi-même le risque d’être tué puisque je me trouvais à la hauteur du dernier rang du flanc gauche.