La ligne d’arrière du carré tira bien quelques coups de fusil mais ne put réussir à repousser les assaillants. Déjà l’arrière-garde et l’ennemi étaient aux prises, le carré commençait à céder; mes 90 tireurs se mirent alors «à genoux» et ouvrirent sur l’ennemi un feu nourri qui obligea les Arabes à reculer et à diriger leur attaque contre les lanciers dispersés du flanc droit. Cependant ceux d’entre eux qui, à la suite de l’arrière-garde avaient pénétré dans le carré firent de grands ravages parmi les Basingers qui ne pouvaient faire usage de leurs fusils à double canon; l’infanterie n’avait pas même eu le temps de mettre baïonnette au canon tant l’attaque avait été soudaine. Cependant les Arabes engagés dans le carré furent tous tués. Les flanqueurs attaqués à la fois en arrière et de côté eurent plus à souffrir que le carré lui-même; ils se dispersèrent complètement et s’enfuirent dans toutes les directions. Des centaines d’entre eux furent pris et tués par les cavaliers Risegat embusqués dans la forêt.

L’action dura à peine 20 minutes, et pourtant dans un espace de temps si court, nous eûmes à subir des pertes considérables.

Fort heureusement l’ennemi s’était mis à la poursuite des flanqueurs dispersés dans la campagne; et nous avions réussi, grâce au feu de mes tireurs, à le repousser du carré, mais hélas! au prix de quels sacrifices! Ceux de mes hommes qui s’étaient couchés à mon commandement n’avaient pas été très éprouvés, mais les Basingers, troupe fort indisciplinée et qui pour la plupart, ne comprenaient pas les sonneries, avaient terriblement souffert; presque tous nos chameaux avaient été tués. Au moment où la confusion était à son comble, j’aperçus un Arabe qui se sauvait en emportant le sac rouge d’un canonnier; ce sac contenait toute notre provision de mèches à canon. Mais l’Arabe ne se doutait guère que son butin eut pour lui une si mince valeur.

«Kir, dis-je à un jeune nègre qui se trouvait près de moi, et ne me quittait jamais, si vraiment tu es aussi brave qu’on le dit, va et rapporte moi le sac rouge! voici mon cheval», et, mettant pied à terre, je l’aidai à sauter en selle.

Il saisit une lance et courant à toute bride, revint au bout de quelques minutes avec le sac rouge et sa lance plus rouge encore.

Les derniers ennemis avaient disparu dans le lointain. Je fis sonner le rassemblement, quelques centaines d’hommes seulement répondirent à l’appel, je les partageai en deux groupes; la moitié prit la garde tandis que les autres recueillaient les munitions et les armes de ceux qui étaient tombés. Ils les chargèrent sur les chameaux qui nous restaient et allèrent les déposer dans le petit village voisin. Situé sur un terrain sablonneux et ondulé, cet endroit nous permettait de surveiller les alentours et n’offrait aucun abri à l’ennemi qui nous aurait attaqués. Avant qu’il fut midi, nous avions ramassé assez de buissons d’épines pour nous construire une solide zeriba qui nous protégeait. Ce travail fini, nous pûmes enfin nous occuper des blessés. Quelques-uns d’entre eux avaient réussi, pendant que nous élevions la zeriba à se traîner jusqu’à nous; le reste y fut apporté à son tour et nous fîmes de notre mieux pour soulager leurs souffrances.

Aussi loin que le regard pouvait s’étendre, le terrain était jonché de cadavres; par places ils étaient entassés comme si on les eut déposés les uns à côté des autres.

Il devait y en avoir bien davantage encore dans la forêt hors de la portée de nos regards. Par une coïncidence assez étrange, le désastre avait eu lieu presque au même endroit où plusieurs années auparavant, Adam Tarboush, le vizir du sultan Husein, était tombé, après une défaite semblable. Je procédai ensuite à l’appel nominal de mes hommes, tâche triste et touchante à la fois. Dix de mes quatorze officiers d’infanterie avaient succombé; un onzième était blessé. Les chefs des Gellaba, le sheikh Khoudr, Mangel Medine, Hasan woled Satarat, Soliman woled Farah ainsi que les plus importants de ces marchands Fakih Ahmed, Hassid et Shekeloub avaient été tués. Un seul de mes treize canonniers vivait encore. Le grec Scander, qui malgré les blessures, reçues à Deen, et saignantes encore, avait voulu être des nôtres, était aussi tombé! Tristement, nous rassemblâmes les morts pour leur rendre les derniers honneurs. Sous un monceaux de cadavres Sharaf ed Din fut trouvé le cœur percé d’un coup de lance. Les tombes furent creusées à la hâte dans la terre humide et molle, et les officiers et les chefs furent ensevelis par deux et par trois. Triste besogne! Il nous fallait aussi porter secours aux blessés; ceux qui ne l’étaient que légèrement, pansaient eux-mêmes leurs blessures; pour les cas plus graves, nous manquions des premiers éléments nécessaires et ne pouvions les soigner. Quelques bonnes paroles, c’était hélas! tout ce que nous pouvions leur donner. Un de mes serviteurs avait encore dans sa gibecière du chloride de fer, du taffetas d’Angleterre et quelques bandes de toile. Quand il vint me les apporter, sa vue me rappela tout à coup Morgan Hosan, mon domestique, jeune homme de 16 ans à peine, de belle mine et très intelligent que j’aimais entre tous à cause de son courage, de sa fidélité et de son sang-froid. «Isa, demandai-je au jeune homme à la gibecière, où est Morgan? Il conduisait mon cheval Moubarek. (Sur celui-ci se trouvaient mes sacoches avec mon journal, mes esquisses et différents ustensiles.) C’est une bête un peu vive; peut-être Morgan l’a-t-il enfourchée et a-t-il pu se mettre en sûreté.» (Tous mes chevaux de selle avaient été perdus.)