Isa secoua tristement la tête et me remit, les larmes aux yeux, un morceau de la bride du cheval que conduisait Morgan.

«Qu’est-ce que cela?» lui demandai-je. «Maître, je ne voulais pas te rendre plus triste encore; j’ai trouvé Morgan tout près d’ici étendu sur le sol, un coup de lance dans la poitrine. Lorsqu’il me vit, il sourit: “Je savais qu’on viendrait me chercher, me dit-il; porte mes dernières salutations à mon maître et dis-lui que je ne me suis pas comporté lâchement; je n’ai laissé partir le cheval que lorsque je suis tombé mortellement blessé; les ennemis ont dû couper la bride que je ne voulais pas lâcher. Remets-lui ce morceau et dis-lui que Morgan était fidèle; prends encore le couteau qui est dans ma poche, c’est celui de mon maître, salue-le de ma part.”»

Et Isa me remit le couteau en pleurant. Mes yeux étaient humides de larmes. Pauvre Morgan! si jeune et si brave! Pauvre maître, perdre un tel serviteur, un tel ami!

«Eh bien! raconte-moi la fin, Isa!» murmurai-je.

«Il avait soif; je lui soulevai la tête et je lui présentai de l’eau; il finissait à peine de boire qu’il rendit le dernier soupir.»

Je ne pouvais m’abandonner à la tristesse. Dans l’après-midi, je fis fortifier la zeriba et creuser des tranchées à l’intérieur. Les tambours battirent aux champs, les trompettes sonnèrent, quelques coups de canon furent tirés pour faire comprendre aux fuyards ou à ceux d’entre eux qui légèrement blessés ne pouvaient être bien loin que j’établissais là mon camp. Dans la journée, un grand nombre de mes hommes rentrèrent et au coucher du soleil je disposais encore de 900 hommes, fantassins réguliers et Basingers, tristes débris d’une armée de 8500 hommes. C’était encore une force respectable. Des cavaliers arabes et de la cavalerie régulière, il ne restait plus que 30 hommes.

Très probablement un grand nombre était prisonnier des rebelles; une bonne part aussi avait réussi à s’échapper et était sans doute retournée soit à Dara, soit dans ses villages. Il nous restait toutefois des munitions et des armes en abondance.

Après le coucher du soleil, les Risegat reparurent et furent fort étonnés de nous trouver abrités par un rempart et prêts à livrer bataille. Madibbo nous fit attaquer par ses Basingers; mais ils furent repoussés après un engagement très court. La nuit arriva et nous pûmes prendre un peu de repos. J’étais assis, m’entretenant avec mes officiers, quand les sheikhs Abder Rasoul, Moslim woled Kabachi, et le sultan Bégou vinrent nous proposer de mettre à profit l’obscurité pour abandonner notre position, où nous n’avions que fort peu de chances, après la défaite et les pertes que nous avions essuyées de résister à l’ennemi.

«Vous voulez fuir, leur dis-je. Et que ferez-vous de vos camarades, de vos frères blessés? Les abandonnerez-vous à l’ennemi?»

Honteux, ils restèrent silencieux.