«Eh bien non, votre proposition est irréfléchie; j’en ai parlé avec mes officiers; nous resterons quelques jours ici. Nous n’avons à redouter que la famine et nous pouvons nous en garantir pendant longtemps encore; pendant quelques jours nous mangerons la chair des chameaux tués et blessés. Nous serons sans doute attaqués de loin en loin, mais chaque fois nous repousserons l’ennemi, et nos hommes regagneront la confiance que la défaite d’aujourd’hui leur a fait perdre. Je connais les Risegat, ils ne s’éterniseront pas ici à nous surveiller et nous aurons facilement raison des Basingers de Madibbo et de ceux du sheikh Jango du Bahr el Ghazal qui ont fui jusqu’ici. Les blessés auront le temps de se remettre. Et si, quand ceux qui sont gravement atteints, auront pris le chemin où doivent passer tous les mortels, ceux qui n’ont que de légères blessures auront certainement repris assez de force pour regagner avec nous la patrie. Ma proposition est, je le crois, meilleure que la vôtre.»

Tandis que je parlais, le sultan Abaker approuvait de la tête et tous résolurent de rester.

«Savez-vous quelle est la cause de notre défaite d’aujourd’hui? continuai-je. Ce soir, j’ai rencontré parmi les blessés, l’adjudant de Hasan woled Satarat, commandant l’arrière-garde. Je l’ai questionné: “Sharaf ed Din, me répondit-il, n’a pas suivi tes instructions et a négligé de relever l’arrière-garde comme on l’avait fait les jours précédents. L’infanterie harassée, épuisée par les fatigues de la veille rejoignit de sa propre autorité sa place dans la colonne sans avoir été relevée par des troupes fraîches.”»

«Les porteurs de lances, eux aussi, avaient pris place sans autorisation sur le flanc droit, en sorte que la brusque attaque de l’ennemi ne rencontra aucune résistance sérieuse; Hasan woled Satarat avait à peine à sa disposition plus de 250 Basingers armés seulement de fusils à percussion. Sharaf ed Din a payé de sa vie sa négligence, mais nous avons eu tous à en supporter les conséquences. Il est tard, retournez auprès de vos hommes, encouragez-les, dormez tous pour être en état de supporter les épreuves que la journée de demain nous apportera. Mais toi, Saïd Agha Fouli, dis-je à un capitaine, tu es blessé, à ce que je vois et tu ne pourrais probablement pas dormir; va te placer à la porte de la zeriba et loge une balle dans la tête du premier qui cherchera à sortir sans permission.»

Quand je fus seul, je réfléchis au danger de notre position. Nous pouvions, c’était probable, arriver heureusement à Dara, mais j’avais à déplorer la mort de mes meilleurs officiers et de mes plus sages conseillers et, je craignais aussi que les nouvelles de notre déroute ne parvinssent à Dara avant l’arrivée de mon rapport.

Ces nouvelles pouvaient avoir une influence désastreuse sur le moral de la garnison et l’esprit des habitants. J’éveillai mon secrétaire et je lui fis écrire deux courtes lettres, une à Zogal bey, l’autre au Saghcolaghassi Mohammed Farag, commandant de la garnison, les informant que, malgré les pertes que j’avais subies, l’état général de mes troupes était satisfaisant et que nous arriverions dans une quinzaine à Dara. Si des fugitifs, continuai-je, arrivaient et répandaient des nouvelles alarmantes et sans fondement, il fallait les jeter en prison et les garder à vue jusqu’à mon arrivée.

J’écrivis aussi de ma main quelques lignes à Gottfried Rott le renseignant en peu de mots sur notre position et l’assurant que sous peu j’arriverais à Dara avec le reste de ma troupe. Je l’exhortai à ne pas perdre courage et à relever l’esprit abattu des timides et des poltrons; à cette lettre en était jointe une autre destinée à ma mère et dans laquelle je faisais aux miens mes adieux et leur envoyais ma dernière pensée. Je priais Rott de faire parvenir cette lettre à ma famille au cas où je serais tué dans le combat.

Ces lettres à la main, je me rendis chez Abdullahi Omdramo, sheikh des Arabes Messeria, qui résident dans les environs de Dara; je le réveillai et lui demandai où était son frère Salama.

«Le voici», dit-il, montrant du doigt un homme couché près de lui; je l’éveillai aussi. «Salama, lui dis-je, tu peux me rendre un grand service, et t’en rendre un à toi-même. Tu vois ces lettres, il s’agit de les porter à Dara et de les remettre à l’Européen Rott, que tu as rencontré souvent avec moi. Tu prendras mon cheval que tu connais et qui est une excellente bête. Va, pars tout de suite, traverse au galop le camp des Risegat qui sont pour le moment endormis. Avant que leurs chevaux ne soient sellés, tu auras disparu dans les ténèbres; en deux jours tu peux être à Dara. En récompense de ce service, je te fais présent de la jument noire qui est dans mon écurie.» Je parlais encore que Salama avait déjà fait ses préparatifs.

«Donne-moi les papiers, dit-il brièvement, étendant la main pour les prendre. Avec le secours du Tout-Puissant, je porterai ces lettres à leur destination; mais je préfère monter mon propre cheval. Il ne va peut-être pas aussi vite que le tien, mais il est assez fort pour me porter jusque chez moi. Je connais mon cheval et mon cheval me connaît, et une connaissance réciproque est un grand avantage dans de pareilles expéditions.»