Il sella son cheval. J’écrivis encore quelques mots à Rott pour lui dire de donner au porteur ma jument noire. Il me remercia, enveloppa les lettres dans son mouchoir de coton et, tenant son cheval en bride, il m’accompagna jusqu’à la porte de la zeriba. Nous arrivâmes auprès de Saïd Agha Fouli; il était à son poste, mais la douleur lui arrachait de temps en temps des gémissements. Sa cuisse droite et son bras gauche le faisaient atrocement souffrir. Dès qu’il me reconnut, il ordonna à ses hommes d’ouvrir la porte. Salama enfourcha son cheval; il brandissait sa grande lance de la main droite; de sa gauche, il tenait les rênes et quelques javelots.
«A la garde de Dieu, Salama,» lui criai-je.
«Je me confie en Dieu», répondit-il, et il s’éloigna lentement.
Bientôt nous pûmes entendre le bruit rapide des sabots de son cheval. Quelques minutes après, un ou deux coups de fusils retentirent dans le silence de la nuit, puis tout redevint tranquille.
«Que Dieu le protège!» nous écriâmes nous tous. Nous rentrâmes prendre un peu de repos. La nature reprit bien vite ses droits; accablé de fatigue je m’endormis profondément. A l’aube, mes hommes étaient déjà à l’ouvrage, consolidant les fortifications. Le soleil venait de se lever; comme je m’y étais attendu, l’ennemi renouvela son attaque, et pendant quelque temps, un feu violent fut échangé. Grâce à notre position plus élevée, les Arabes durent bientôt se retirer après des pertes considérables. De notre côté, nous eûmes quelques morts et quelques blessés. Parmi les premiers, était malheureusement Ali woled Hedjas, chef de mes Basingers, un Djaliin d’origine, regardé comme un des plus braves de sa tribu. Nous comptions demeurer là plusieurs jours encore et mes hommes s’empressèrent de réparer la zeriba, non sans avoir rendu les derniers devoirs aux cadavres de mes hommes et à ceux de nos ennemis; ces cadavres, tombés seulement la veille, empestaient déjà l’air.
J’avais parmi mes hommes deux Basingers que j’avais déjà, en certaines occasions, employés pour porter différents messages à mon ami Lupton, le successeur de Gessi dans le poste de gouverneur général du Bahr el Ghazal. Je crus prudent d’avertir cette fois encore Lupton de la situation du Darfour et de l’engager à entreprendre une expédition contre les Arabes Risegat et Habania qui, pendant la saison des pluies menaient paître leurs troupeaux dans sa province. J’avais appris par un Risegat, fait prisonnier la veille et qui n’avait quitté que tout récemment le Bahr el Ghazal que des troubles avaient éclaté dans la contrée qu’il habitait.
Il m’avait raconté que la tribu de Djanghé avait d’abord tenté un soulèvement; mais que, facilement elle était rentrée dans l’obéissance.
Le sheikh Jango avait attaqué Delgaouna et l’avait pillé; mais après une défaite à son tour, il avait rejoint Madibbo et avait assisté à notre combat de la veille avec un contingent de 200 hommes.
Lupton se trouvait dans une meilleure situation que moi. Si ses employés et ses soldats lui restaient fidèles, il n’avait rien à craindre, car la diversité des tribus de sa province ne leur permettrait pas de s’unir dans une action commune contre le Gouvernement. L’élément religieux, le trait d’union entre les tribus du Soudan du Nord n’avait aucune influence sur ses nègres qui tous étaient païens. Les provinces du Bahr el Ghazal sont habitées par les tribus nègres les plus diverses, telles que: les Kara, Runga, Fertit, Kretsh, Baya, Tiga, Banda, Niam-Niam, Bongo, Monbouttou etc.; obéissant chacune à un roi particulier et sans cesse en lutte l’une contre l’autre. Ces inimitiés perpétuelles avaient rendu facile aux habitants du Nil la conquête de ces provinces. C’est ce qu’avait bien compris autrefois Zobeïr. Il était en effet très aisé, de rassembler un certain nombre d’habitants, de les exercer au maniement des armes et d’utiliser leurs forces pour envahir une tribu voisine.
Les chefs sauvages étaient trop ignorants pour comprendre qu’en s’unissant pour s’opposer à l’invasion étrangère, ils conserveraient leur indépendance. On voit rarement des tribus nègres d’origine différente s’unir et marcher d’accord.