Ces tribus ne sauraient obéir qu’à leurs propres chefs, ou bien à des Arabes ou des Européens. C’est le manque d’union et de solidarité qui les a conduites à l’esclavage.
J’écrivis donc à Lupton et l’engageai à marcher contre les Arabes campés sur les frontières du Bahr el Ghazal pour les affaiblir et par suite, les empêcher de pénétrer dans le Darfour.
Je cachai la lettre dans une courge vidée et la fis porter par les deux Basingers.
Pendant les cinq jours que nous passâmes dans la zeriba, nous eûmes chaque jour à subir une ou deux attaques. Le troisième jour, au moment de l’engagement, Koren en Nar, commandant des hommes de Madibbo, un des chefs les plus audacieux des rebelles, fut tué. Dès lors les attaques furent moins violentes. Mais nous allions bientôt avoir à nous défendre contre un ennemi plus terrible...... la famine. Nous avions consommé presque tout ce qui était comestible, il ne nous restait plus un morceau de viande de chameau, il n’y avait plus un grain de blé. Nous dûmes, mes officiers et moi, nous contenter d’une bouillie douteuse faite avec des restes de vieilles croûtes sèches de pain de doura et des feuilles d’une plante nommée kawal. Nous ne pouvions espérer aucun secours. Nous ne pouvions donc rester plus longtemps, car si la famine se mettait de la partie, nous serions bientôt hors d’état de combattre. Je rassemblai mes hommes au nombre d’environ 900, tous armés de fusils à l’exception de quelques Arabes, qui ignoraient le maniement des armes à feu et ne se fiaient qu’à leurs lances; je leur adressai quelques paroles, pour leur rappeler que nous avions à venger la mort de leurs camarades et, que leurs femmes et leurs enfants attendaient impatiemment leur retour. Je les exhortai à la persévérance, au courage, à l’intrépidité et terminai ainsi ma harangue: «Les poltrons nous ont lâchement abandonnés au jour du combat, mais vous, jusqu’à présent vous avez courageusement persévéré; soyez braves cette fois encore et Dieu vous donnera la victoire.» Ils applaudirent et brandirent leurs armes au-dessus de leurs têtes, en signe d’obéissance et de courage. Je fis démonter les armes que nous ne pouvions emporter et jeter les différentes pièces dans l’étang voisin. Quant au bois des armes, on le brûla. Il nous fallut aussi détruire les munitions des fusils à percussion pour qu’elles ne tombassent pas dans les mains de l’ennemi. J’en distribuai le plus possible aux hommes; chacun devait porter 16 à 18 douzaines de cartouches à part, car, en fait de bêtes de somme nous n’avions plus que deux chameaux qui devaient porter notre canon. Je fis enlever le plomb des cartouches et noyer les culots ainsi que la poudre. Le plomb fut placé au fond des fosses et les cadavres placés au-dessus devinrent les gardiens de notre précieux trésor.
Nous étions au samedi, sept jours déjà s’étaient écoulés depuis notre désastre. Au lever du soleil, nous quittâmes la zeriba et formant un carré, assuré par une arrière-garde et des flanqueurs, nous commençâmes notre retraite. Les deux chameaux qui nous restaient et qui portaient le canon furent placés au milieu du carré avec les 160 blessés. Quelques-uns de ces derniers pouvaient marcher; quand à ceux qui étaient dans l’impossibilité de nous suivre, on les fit monter sur les chevaux, chaque cheval portait 2 ou 3 hommes. Nous nous attendions tous à être attaqués dès que nous serions à quelque distance de la zeriba; je fis donc descendre et traîner sur son affût le canon chargé à mitraille.
D’après la tactique des Arabes, tactique que nous connaissions admirablement, si nous repoussions les deux premières attaques, nous n’avions plus rien à craindre.
Nous prîmes la direction du nord, parce que le terrain était plus découvert, mais nous ignorions où se trouvaient les étangs formés par les eaux; nous n’avions plus nos anciens guides qui étaient tombés sous les coups de l’ennemi ou avaient déserté. A peine avions-nous marché pendant une heure, que des cavaliers ennemis commencèrent à inquiéter l’arrière-garde. Le moment décisif était venu, je fis faire halte subitement, rassemblai les hommes des flancs, avec ceux du carré et à la tête de mon escorte particulière composée d’une cinquantaine d’hommes, m’élançai au secours de l’arrière-garde. Le canon prêt à tirer était placé en arrière du carré et des blessés qui n’avaient été que légèrement atteints nous passaient les munitions. Nous ne voyions pas encore l’ennemi, mais nous l’entendions approcher. Dès qu’il parut, une fusillade bien dirigée maintint les assiégeants quelques instants en respect; mais, poussés par les bandes qui les suivaient, ils s’élancèrent en poussant des cris sauvages, agitant de la main droite leur longue lance et tenant dans la gauche de petits javelots. Ils arrivèrent si près de nous que quelques-uns de nos hommes furent blessés, mais nos balles tombant à bout portant dans leurs rangs serrés en firent un carnage effroyable. Peu à peu, repoussés par le canon, ils se retirèrent pour faire place aux Basingers de Madibbo et de Jango. J’avais eu le temps d’amener du renfort du carré; aussi, après un engagement assez court l’ennemi dut-il se retirer. Dès le début du combat j’avais mis pied à terre et confié mon cheval à mon domestique ce qui, dans le Soudan, signifie qu’on renonce à la fuite en cas de revers et que le chef est résolu à vaincre ou à mourir avec sa troupe. A la fin de l’action, mes soldats s’approchèrent de moi tout joyeux; on se serrait les mains et l’on se félicitait mutuellement de ce premier succès.
Combat entre les Risegat et les Troupes Egyptiennes.