Pendant que l’arrière-garde repoussait l’attaque des rebelles, le flanc gauche engagé lui aussi avec l’ennemi l’avait également forcé à se retirer. On comprend facilement que notre victoire n’alla point sans quelques pertes et mon meilleur officier, Sedan Agha, se trouvait dangereusement blessé. C’était un Nubien qui avait donné, pendant la campagne du Darfour, une preuve de grand courage, en reprenant, à la tête de 12 hommes seulement, notre canon sur l’ennemi. Promu au grade d’officier, il s’était montré toujours l’un des plus braves et maintenant il était là couché, une balle dans le poumon droit. Je l’interrogeai sur son état. Il me tendit la main et me répondit: «Nous sommes victorieux, tout va bien». Une demi-heure plus tard, il rendait le dernier soupir. Nous avions une vingtaine de morts et de blessés. Nous enterrâmes les premiers rapidement et le mieux qu’il nous fut possible et nous remîmes en marche dans le même ordre et, en prenant les mêmes précautions. Les soldats avaient repris confiance.

A trois heures environ, une nouvelle bande de rebelles fut signalée par l’arrière-garde; plus faible que celle du matin, elle fut repoussée en quelques instants sans aucune perte pour nous. L’endroit où nous étions était bien pourvu d’eau; nous y construisîmes une zeriba pour la nuit. A notre grande surprise, la suite de la journée et la nuit tout entière se passèrent sans que nous fûmes inquiétés; au lever du soleil nous reprîmes notre route, mais pendant la marche nous eûmes une fois encore à repousser l’attaque de l’ennemi.

La colonne marcha toute la matinée sans rencontrer d’eau; de temps en temps nous faisions halte à l’ombre des arbres. Fort heureusement nous découvrîmes quelques fayo, (racine très aqueuse semblable à notre raifort) ce qui nous permit d’étancher notre soif; cependant nous avions grande hâte de trouver de l’eau. Fatigués et abattus, mes hommes avançaient avec peine, quand, tout à coup, nous aperçûmes un Risegat qui poussait devant lui son troupeau de moutons. Mes soldats s’élancèrent sur le pauvre diable qui, surpris et effrayé, ne fit aucun effort pour leur échapper. On l’aurait tué sans aucun doute si je n’étais arrivé à temps.

Je fis conduire le troupeau, environ 200 têtes, au centre du carré, et là mes soldats affamés se le partagèrent; je fis donner un mouton par cinq hommes et gardai le reste pour moi et mes officiers. Cette aubaine inespérée était vraiment un envoi de la Providence. Mon domestique m’avait amené l’Arabe, les mains liées derrière le dos. Je promis au prisonnier la vie sauve et une bonne récompense s’il voulait nous conduire à un Foula (marais formé par les pluies) ajoutant que s’il refusait de nous servir de guide, on le ferait mourir dans les supplices. L’Arabe accepta, mais nous déclara qu’il n’y avait dans les environs que de petites mares; cependant si nous voulions camper à quelque distance du lieu où nous étions, il pourrait le lendemain matin nous conduire à un étang assez considérable. Je n’avais pas grande confiance dans le prisonnier et le fis garder à vue par deux officiers et huit hommes, près de mon cheval. Au coucher du soleil la zeriba fut élevée; nous ne manquions pas de racines de «fayo», cependant, durant toute la nuit nous fûmes tourmentés par la soif.

A l’aube on se remit en route et vers midi notre guide nous montra quelques arbres qui paraissaient à l’horizon affirmant qu’on trouverait de l’eau dans le voisinage.

Je fis halte et comme je redoutais toujours une attaque de l’ennemi près du Foula el Bada (l’étang blanc), je fis d’abord charger le canon et pris toutes mes mesures pour parer à un coup de main possible, exhortant mes hommes au sang-froid et à l’obéissance; mais, à peine étions-nous arrivés à proximité de l’eau, que la pauvre troupe altérée ne pouvant plus se contenir s’élança pêle-mêle; je réussis cependant à retenir auprès de moi quarante des hommes de réserve et quarante autres restèrent groupés auprès de Mohammed Soliman, le commandant de l’arrière-garde. Comme je l’avais prévu, l’ennemi se tenait caché derrière les arbres à une assez grande distance heureusement.

Profitant de notre désordre, il nous attaqua de tous les côtés à la fois. Je m’élançai en avant, pendant que Mohammed Soliman couvrait l’arrière-garde. Nos hommes comprenant la gravité de la situation, accoururent au premier signal d’alarme, saisirent leurs armes et après une fusillade de peu de durée mais vigoureuse, l’ennemi fut repoussé! Nos pertes étaient nulles. N’ayant plus rien à craindre, nous élevâmes la zeriba, les moutons furent égorgés et une heure après nous nous régalions du premier repas sérieux que nous ayons eu devant nous depuis bien longtemps. Nous restâmes deux jours en cet endroit et ce ne fut pas trop pour nous reposer de nos fatigues.

Vers le soir on m’annonça qu’un Arabe agitant un mouchoir blanc demandait à entrer dans la zeriba et à me parler. Jugeant prudent de lui cacher le nombre de nos blessés, je me portai moi-même à sa rencontre: c’était un des esclaves de Madibbo, porteur d’une lettre de son maître, me sommant de me rendre et de mettre bas les armes. La missive ajoutait que le Mahdi était déjà sous les murs d’El Obeïd dont il s’emparerait avant peu. Madibbo s’engageait à me traiter avec tous les honneurs possibles et à m’envoyer sous escorte au Kordofan auprès du Mahdi. Je fis part de la missive à mes hommes, qui ne purent retenir leurs éclats de rire ironiques. Je demandai alors à l’esclave si son maître était fou? Le pauvre diable était tellement interdit qu’il répondit n’en rien savoir.

Alors à haute voix, afin que mes hommes puissent l’entendre, je repris: «Dis à Madibbo que, si Dieu nous a fait subir quelques pertes, nous ne sommes cependant pas vaincus. Nous resterons ici; et n’en partirons que quand cela nous conviendra, car Madibbo n’a ni la force, ni le courage de nous en empêcher. S’il croit vraiment à son Mahdi et qu’il veuille goûter prochainement les joies célestes, il n’a qu’à venir demain avec ses hommes, ici même nous l’attendrons de pied ferme.»

Mes soldats s’étaient rassemblés autour de moi et m’écoutaient en riant. Je renvoyai l’esclave, et un loustic le chargea de saluer de sa part Madibbo et de lui dire que nous aurions vraiment un grand plaisir à faire sa connaissance. Mes hommes, au reste, étaient dans les meilleures dispositions et souhaitaient de se rencontrer avec Madibbo pour venger et effacer, si possible, leur défaite d’Omm Waragat.