Le soir même je fis présent à notre guide dont j’avais eu tort de me méfier, d’un morceau de drap rouge, de deux bracelets en argent et de quelques écus. Il remercia avec effusion. Je le fis reconduire hors de la zeriba, lui rendis la liberté, et lui promis de lui rembourser la valeur de son troupeau s’il venait jamais à Dara. Le lendemain, nous sûmes que Madibbo s’était encore rapproché de nous. Après les paroles orgueilleuses de la veille, nous devions être prêts à toute éventualité. Nous ne fûmes pas attaqués cependant. Mes hommes s’amusaient en dehors de la zeriba, à tresser avec les feuilles sèches de palmier de petits bonnets semblables à ceux que portaient quelques-uns des Arabes tués la veille. Trompé par ces apparences paisibles, un cavalier Risegat qui s’était égaré dans notre voisinage s’avança au galop vers notre camp et demanda à être conduit devant son maître. On lui fit mettre pied à terre; sa lance lui fut enlevée et on le conduisit auprès de moi. Alors seulement il s’aperçut de son erreur et, au comble de la terreur il s’écria: «Allahu akbar ana kateltu nefsi!» (Dieu est le plus grand, je me suis tué!) Je le consolai de mon mieux et le remis à la garde de Mohammed Soliman. Je donnai son cheval à Mohammed bey Khalil dont la monture avait été tuée dans la dernière escarmouche. Vers minuit je fis partir pour Dara un piéton chargé de lettres à l’adresse de Zogal bey et de Gottfried Rott. Je leur écrivais que ma santé était excellente et leur annonçai mon arrivée prochaine.
Au matin, je donnai l’ordre du départ et fis dire à Soliman de m’envoyer le prisonnier Risegat. Il m’avoua alors que quelques-uns des soldats, exaspérés de la mort de leurs frères, avaient cherché querelle à l’Arabe et lui avaient brisé la tête à coups de hache. Je voulus savoir les noms des coupables mais Soliman me répondit qu’il lui était impossible de les nommer. Connaissant la situation d’esprit de mes hommes, je crus prudent de ne pas insister.
Dans le commencement de notre marche nous fûmes encore attaqués, mais l’ennemi nous trouvant sur nos gardes se retira après un court échange de balles; nous réussîmes à nous emparer d’un Arabe blessé qui nous apprit que Mohammed Abou Salama et plusieurs sheikhs Habania se trouvaient encore près de Madibbo; le sheikh Jango l’avait encore une fois abandonné, parce qu’un grand nombre de ses parents avait été tué dans le combat d’Omm Waragat. Il voulait, paraît-il, se retirer dans le Bahr el Ghazal. Nous campâmes le soir au sud-est de Deen et atteignîmes le jour suivant Bir Deloua, d’où nous continuâmes sans interruption notre marche jusqu’à Dara. Une lettre de Dara reçue en route m’annonça l’heureuse arrivée de Salama et l’attitude hostile des Mima. Gottfried Rott, en quelques lignes presque illisibles, m’apprenait que le mardi précédent il était tombé malade et désirait ardemment me revoir. Une lettre de Omer woled Dorho affirmait qu’El Obeïd n’était point assiégée; et que, selon l’avis de l’auteur de la lettre, les Arabes Hamer n’oseraient jamais, après les défaites constantes qu’ils avaient essuyées, attaquer de nouveau Omm Shanger.
Les rapports du moudir d’El Fascher étaient satisfaisants, à l’exception des renseignements concernant les Arabes Mima. Les nouvelles de Kabkabia et de Kolkol étaient bonnes aussi. Notre entrée à Dara ne fut certes pas joyeuse. Les parents de mes hommes qui étaient restés dans la ville étaient heureux de revoir leurs maris, leurs frères, leurs pères. Mais combien parmi ceux que l’on attendait étaient restés couchés là-bas et l’on se lamentait et, au chagrin que causait leur perte s’ajoutait la douleur de les savoir ensevelis dans la terre étrangère.
J’avais été blessé trois fois et j’avais grand besoin de repos. Une balle m’avait fracassé l’annulaire de la main droite; on dût couper le doigt à sa racine. J’avais reçu dans la cuisse droite une balle qu’on ne pouvait extraire et un javelot m’avait légèrement égratigné le genou droit. J’avais surmonté toutes les fatigues de la campagne, mais je me sentais affaibli et surmené, aussi les quelques jours de repos que je pus prendre me firent le plus grand bien. Le pauvre Rott qui était gravement malade, voulait changer d’air et se rendre à Fascher.
Saïd bey Djouma n’avait pu encore réunir les chameaux nécessaires au transport des munitions que j’avais réclamées, et je dûs louer tous ceux que je pus trouver à Dara chez les officiers, les fonctionnaires et les marchands. J’en rassemblai ainsi une cinquantaine et les envoyai à Fascher sous la garde de cent hommes d’infanterie; Saïd bey avait pour instructions de charger les munitions et de me renvoyer immédiatement la caravane avec toutes les bêtes de somme qu’il pourrait se procurer.
Je demandai en même temps à Adam Aamir un renfort de cent hommes de l’infanterie régulière et de cent Basingers, qu’il devait m’expédier directement de Kabkabia à Dara. Un officier en qui j’avais pleine confiance et qui se rendait à Fascher fut chargé d’accompagner Rott et de l’installer dans ma maison. Enfin je priai un marchand grec, Dimitri Zigada, de donner au malade les soins les plus attentifs.
Les nouvelles qui nous parvenaient du Kordofan étaient des plus contradictoires; et désirant obtenir des informations plus exactes j’envoyai dans cette province Khalid woled Imam et Mohammed woled Asi, qui étaient l’un et l’autre à ma dévotion. Khalid woled Imam avait été élevé avec Zogal Bey, et quoiqu’ils ne fussent aucunement parents, ils s’aimaient comme deux frères et on les considérait comme tels. C’est pour cette raison que je l’adjoignis à Asi qu’il devait couvrir de sa protection à El Obeïd et qui devait d’autant mieux s’acquitter de sa mission qu’en répondait Zogal, resté près de moi à Dara. Je recommandai à Asi de rester dans les meilleurs termes possibles avec Khalid et de chercher à découvrir si Zogal était en correspondance avec le Mahdi; dans tous les cas, il devait revenir le plus vite possible.
Dès mon arrivée à Dara j’avais fait repartir immédiatement pour Fascher Omer woled Dorho avec ses cavaliers; il ne m’avait laissé qu’un de ses officiers, Ada woled Melik Ousoul, un Sheikhieh de sang royal, auquel je confiai le commandement du nouveau corps de cavalerie levé à Omm Shanger. J’avais été informé que Abo bey el Bertaoui, juge de district à Taouescha, était en relations avec les Mima et tout disposé à la révolte. Ce n’avait d’abord été qu’un soupçon mais il fut bientôt confirmé par les raisons ridicules qu’invoqua el Bertaouipour refuser de venir à Dara.
La caravane de 50 chameaux que j’avais envoyée à Fascher rentra à Dara douze jours après en être partie; elle ne m’apportait que 100 caisses de cartouches pour les Remington et 10 quintaux de plomb. Saïd bey Djouma jurait, selon son habitude, qu’il n’avait pu se procurer un seul chameau supplémentaire et m’envoyait une lettre d’Adam Aamir. Celui-ci disait qu’il lui était impossible de m’envoyer le renfort demandé, le mouvement insurrectionnel étant près d’éclater dans sa province.