Je compris parfaitement la signification de ces refus. Les officiers m’étaient hostiles, et répandaient partout le bruit, que Ahmed Pacha Arabi avait chassé le Khédive, son maître, trop favorable aux chrétiens qu’il admettait trop facilement à son service. Arabi, disait-on, s’était déclaré maître de l’Egypte, avait licencié tout ce qui n’était pas Egyptien (les Turcs et les Circassiens), expulsé les chrétiens et confisqué leurs biens au profit du Gouvernement; moi-même j’étais destitué; l’interruption des communications postales était la seule raison pour laquelle le nouveau Gouvernement ne m’avait pas encore signifié ma révocation.
Ceux qui avaient un peu de bon sens doutaient un peu de ces étonnantes nouvelles; cependant mon autorité en souffrait considérablement.
On ne refusait pas encore de m’obéir, mais on employait tous les prétextes pour retarder l’exécution de mes ordres. La position devenait de plus en plus difficile, pourtant je n’y attachais pas trop d’importance me souvenant du proverbe arabe «El kelb embah ul gamal maschi» (Le chien aboie, mais le chameau avance sans y prendre garde). Bichari bey woled Baker, grand chef des Arabes Beni Halba, que j’avais mandé à Dara, se déclara malade et ne répondit pas à mon appel, mais comme il ne voulait pas encore rompre ouvertement avec moi, il m’envoya deux chevaux et une trentaine de bœufs en me priant de les accepter comme un gage de sa fidélité et de son dévouement, et me promettant de venir aussitôt que sa santé le lui permettrait. Je gardai les animaux et les partageai entre mes hommes. Sur ces entrefaites je reçus à la fois la nouvelle de l’arrivée de Omer woled Dorho à Fascher, et de la mort de Gottfried Rott, qui malgré les soins les plus assidus, n’avait pu se rétablir. Il avait été enterré à Fascher à côté du Dr. Pfund et de Frédéric Rosset morts quelques années auparavant.
Les Mima étaient en révolte ouverte; ils avaient tué un des courriers du Gouvernement et chassé leur propre sultan Daoud qui voulait rester en paix avec nous. Je donnai l’ordre à Omer woled Dorho d’attaquer les Mima avec 300 cavaliers et 200 hommes de troupes régulières; moi-même, j’allai opérer contre les Khauabir qui voulaient se joindre aux Mima. Omer battit les Mima à Fafa et à Woda. Je me mis en route avec 150 fantassins et 50 cavaliers, passai à Sheria et arrivai à Bir Omm Lawai où les Arabes Khauabir, informés de mon arrivée, m’attendaient pour me tenir tête. Après un combat fort court, ils furent complètement défaits et nous capturâmes un nombre considérable de bœufs et de moutons. Je prescrivis à Omer woled Dorho, de laisser une garnison assez forte à Fafa et de me rejoindre avec le reste de ses troupes. A son arrivée il m’apporta des nouvelles assez inquiétantes de Fascher et d’Omm Shanger et me fit part de celles qu’il avait reçues d’El Obeïd. Abo bey avait embrassé le parti des rebelles et, d’après le rapport d’Omer, avait prêté son concours aux Mima dans le dernier combat; je décidai donc d’envoyer Omer à Taouescha (à 130 kilomètres environ de la résidence de Abo bey) avec des forces suffisantes pour détruire la ville. Je fis poursuivre sans grand résultat par les cavaliers d’Omer les Khauabir réfugiés dans leurs collines sablonneuses. Les Khauabir, dans leur territoire aride, entre Taouescha et Dar Mima, n’ont d’autre puits que le Bir Omm Lawai. Pendant la saison des pluies ils boivent l’eau retenue dans les dépressions du sol; quand cette eau est épuisée, ils se contentent du jus aigrelet mais agréable de la pastèque.
Le soir qui précéda le départ de Omer, Abd er Rahman woled Chérif, marchand de Dara qui depuis fort longtemps avait été s’établir à Khartoum demanda à me voir. Comme je l’avais toujours traité avec bonté, disait-il, il se croyait obligé, de m’avertir qu’El Obeïd avait capitulé; il me donnait cette nouvelle, que je devais ignorer sans doute, seulement pour me mettre à même de prendre les mesures nécessaires. Quoique je dusse m’y attendre, ce fut un coup terrible pour moi. Il me fit le récit détaillé de la prise de la ville; car il y avait assisté et n’était parti que trois jours après l’occupation d’El Obeïd par les troupes du Mahdi, afin que la catastrophe me fut du moins annoncée par une bouche amie. La chute d’El Obeïd ne pouvait pas être tenue longtemps secrète; je fis appeler Omer et le saghcolaghassi Soliman Bassiouni et leur communiquai la nouvelle que je venais d’apprendre. Nous tinmes conseil: ma présence à Dara semblait nécessaire; le châtiment infligé aux Mima et aux Khauabir nous laissait, de ce côté là, un peu de tranquillité; nous résolûmes donc de renoncer pour le moment à l’expédition contre Taouescha.
Je chargeai Saïd bey Djouma de l’exécution des mesures nécessaires; il devait faire évacuer Omm Shanger et envoyer la garnison et les marchands à El Fascher. Très vraisemblablement après la chute d’El Obeïd, les tribus arabes du voisinage se porteraient contre Omm Shanger, qu’en raison de sa dangereuse position il nous était impossible de secourir avec les faibles ressources dont nous disposions. Le plus pressé était de concentrer nos forces à Fascher. Je fis renforcer les garnisons de Fascher et de Woda, dans le pays des Mima, pour maintenir libres les communications entre Dara et Fascher. Omer reçut l’ordre de revenir à El Fascher avec ses hommes. Je leur abandonnai ainsi qu’à l’infanterie de Fascher, le butin pris sur les Mima; les animaux enlevés aux Khauabir furent distribués aux soldats de Dara. Le lendemain Omer se rendit à Fascher et je retournai à Dara. En peu de jours, les effets de la nouvelle de nos désastres se firent sentir chez les différentes tribus arabes qui croyaient déjà le moment venu de prendre l’offensive contre le Gouvernement. Le jour même de mon arrivée à Dara, j’avais pris mes mesures pour faire opérer de nombreuses acquisitions de blé; la provision que nous avions déjà pouvait suffire en temps ordinaire, mais dans les circonstances présentes il était sage de prendre des précautions pour l’avenir menaçant qui s’annonçait. Le sheikh Arifi m’envoya un exprès chargé de m’apprendre que sa tribu s’était révoltée et s’était jointe aux Risegat, mais pour lui, fidèle à sa parole, il quittait son pays avec sa famille et ses parents les plus proches pour venir me rejoindre par la route de Dar Beni Halba. Son frère était déjà auprès du grand sheikh de Beni Halba, Bichari bey woled Baker qui s’était engagé par serment à lui assurer le passage jusqu’à Dara. Je m’attendais donc chaque jour à le voir paraître, quand brusquement on m’apporta la douloureuse nouvelle de sa mort; en lui je perdais le plus dévoué de mes alliés parmi les sheikhs arabes. Les Beni Halba qui s’étaient engagés à lui livrer passage voulurent, au moment où Arifi pénétra sur leur territoire, s’emparer de ses nombreux troupeaux de bœufs et de moutons, qui avaient excité leur cupidité. Comme de raison, Arifi n’y pouvait consentir; un combat s’engagea et malgré ses prouesses, le vieux sheikh, emporté par son intrépidité, tomba sous les coups des javelines que lui lançaient les ennemis dissimulés derrière les arbres, pendant qu’il était lancé à la poursuite des cavaliers arabes.
Mohammed woled Asi que j’avais envoyé avec Khalid woled Imam à El Obeïd revint et m’apporta des nouvelles précises du Kordofan. J’appris avec joie que le Gouvernement concentrait à Khartoum une armée considérable pour reconquérir le Kordofan, mais il fallait sans doute attendre bien longtemps encore avant que le corps expéditionnaire fut prêt à entrer en campagne. Je chargeai Asi de répandre partout la nouvelle. Quant au but principal de sa mission secrète, woled Asi, en dépit de ses recherches les plus minutieuses, n’avait pu être renseigné avec précision sur la correspondance établie entre Zogal et le Mahdi; mais il était plus que probable que Zogal recevait du Mahdi des messages et des instructions verbales par l’intermédiaire des marchands. Zogal que l’importance de sa situation et son instruction suffisante mettaient à même de se rendre compte des véritables causes de l’insurrection, devait à tout prix se garder de tenter un coup de main imprudent. En tous cas la capitulation d’El Obeïd rendait notre position très difficile; tout le Kordofan était au pouvoir de l’ennemi et nous étions tenus à beaucoup de prudence et de circonspection.
En apprenant qu’une expédition se préparait à Khartoum le Mahdi devait sans aucun doute retenir auprès de lui ses troupes pour faire face au danger qui le menaçait; par conséquent, nous n’avions pour le moment rien à craindre de lui, mais il n’en était pas de même des tribus arabes que ses circulaires avaient surexcitées. Quoiqu’il dut arriver, notre devoir était de tenir jusqu’à l’hiver; je savais par expérience qu’il faut un temps considérable pour organiser de semblables expéditions et nous ne pouvions compter sur aucun secours.
Malgré le poste que j’avais établi à Fafa, les Khauabir s’étaient de nouveau rassemblés à Omm Lawai; une foule de Mima, auxquels la retraite avait été coupée par les nouveaux postes militaires s’était jointe à eux. Enhardis par la chute d’El Obeïd, ils inquiétaient Sheria et la route postale qui conduisait de Dara à Fascher. La garnison de Fafa était trop faible pour attaquer les rebelles; je dus me décider à entreprendre une seconde expédition contre les Khauabir et les Mima pour les forcer à se disperser et leur faire comprendre que la perte du Kordofan n’avait pas abattu notre courage. Je choisis 250 hommes de la garnison; la plupart d’anciens soldats à toute épreuve. Je tins secret le but de l’expédition et avant de partir, je fis faire à mes hommes l’exercice à la baïonnette pendant quelques jours. J’emmenais tous les chevaux disponibles, environ 70, et, en deux jours j’arrivais à Bir Omm Lawai où était campés les Mima et les Khauabir. Nous n’avions avec nous ni bagages, ni impedimenta quelconques et n’avions ainsi à nous occuper que de nous-mêmes. Nous nous formâmes en colonne d’attaque et l’ennemi bien qu’il fut admirablement pourvu d’armes et soutenu par les Basingers et les gens d’Abo bey de Taouescha, se replia après une légère escarmouche. Quelques Mima, armés seulement de lances et d’épées ayant voulu enfoncer notre front de bataille, furent tués à la baïonnette. Dès que l’ennemi nous tourna les talons, je donnai l’ordre à mes cavaliers de prendre chacun un fantassin en croupe, de se lancer à la poursuite des Arabes, et de venir ensuite nous rejoindre à un endroit que je leur désignai et où l’ennemi avait entassé ses pastèques, dont je voulais m’emparer pour enlever à mes adversaires la possibilité d’étancher leur soif. Cet ordre fut strictement exécuté. Nous fîmes prisonniers un grand nombre de femmes et d’enfants qui se trouvait précisément à l’endroit indiqué; quant aux hommes dispersés dans le désert à la recherche de quelques puits, ils périrent pour la plupart de soif. Je fis conduire les femmes et les enfants a Bir Omm Lawai, et les pastèques furent brûlées. Ces fruits qui peuvent se conserver des mois entiers à la fraîcheur s’altèrent aussitôt que leur écorce est en contact avec la chaleur. Un simple feu de paille suffit à les consumer. Dans l’affaire de Bir Omm Lawai, nous eûmes 16 morts et 20 blessés. Je constatai avec douleur que chaque jour, le nombre de mes hommes diminuait. Si petites que fussent les pertes, elles étaient irréparables. L’ennemi au contraire, qu’il fut vainqueur ou vaincu, voyait constamment ses forces s’accroître. Je fis mener les femmes et les enfants à Sheria et de là dans leur pays à Woda et à Fafa, puis les arbres Heglig qui se trouvaient près de Bir Omm Lawai furent abattus et jetés dans les puits que l’on combla de terre; cela fait, je rentrai à Dara.