Seul Européen dans le pays, au milieu de circonstances aussi périlleuses, chargé d’une responsabilité doublement grave, il me fallait imaginer toutes sortes de compromis que ma conscience d’Européen réprouvait, pour découvrir les projets et les complots de mon entourage.
J’avais par l’intermédiaire de mes domestiques enrôlé dans ma police plusieurs filles publiques qui, selon la coutume du pays, préparaient la bière pour leurs hôtes, des soldats pour la plupart. Ceux-ci à qui le jeu et la boisson faisaient perdre toute retenue ne se gênaient pas devant elles. Dans la conversation on malmenait le Gouvernement, qui donnait les hauts emplois aux chrétiens et qui bientôt serait anéanti par le Mahdi.
Et passant du général au particulier, les soldats émettaient l’opinion que moi aussi, bien qu’ils ne me voulussent aucun mal, j’avais le tort d’être chrétien. Ils voyaient là l’unique raison des pertes graves que nous avions subies dans les derniers engagements.
De pareilles idées ne pouvaient germer dans la tête de soldats nègres ignorants, qui jusqu’alors ne s’étaient pas le moins du monde souciés de religion et qui pratiquaient avec une remarquable tiédeur les devoirs prescrits par la loi du Prophète.
Ils n’étaient que l’écho d’autres personnes désireuses de diminuer mon autorité et de m’enlever la confiance de mes hommes. A mon retour de Bir Omm Lawai, je trouvai que ces bavardages s’étaient considérablement propagés et avaient pris un caractère plus sérieux. Mes domestiques m’apprirent que chez l’une de ces dames se tenaient chaque jour des réunions, où l’on engageait mes hommes à déserter. Ces réunions se composaient toujours de sous-officiers et de soldats de la tribu des For qui, fatigués par une guerre interminable et convaincus que c’en était fait de la domination des Turcs, avaient formé le projet d’aller rejoindre le sultan Abdullahi Doud Benga, successeur du sultan Haroun. Les For constituant la majorité des hommes du bataillon de Dara, la nouvelle était des plus graves. J’envoyai chercher immédiatement l’adjudant-major Mohammed effendi Farag auquel je fis part de ce que j’avais appris; il manifesta un profond étonnement et affirma n’avoir aucune connaissance de ces faits. Je lui recommandai le silence pour ne pas éveiller les soupçons. Je fis comparaître en sa présence un des domestiques qui servait d’intermédiaire entre moi et mes espions et, lui donnai une certaine somme d’argent avec ordre de la remettre à l’une des femmes en question pour que, le lendemain, elle put régaler à ses propres frais les meneurs du complot. Elle devait amener la conversation sur les arrangements du complot et tenir Mohammed Farag caché dans sa maison pendant la fête, de façon qu’il pût tout entendre.
Bientôt le domestique revint nous annoncer que le lendemain mes ordres seraient exécutés. Le surlendemain je livrais au saghcolaghassi les noms des six principaux meneurs que mon domestique m’avait donnés, avec ordre de les arrêter sur le champ. Il était temps; l’entreprise était si avancée que le jour de l’exécution était déjà fixé. Une demi-heure après Mohammed effendi Farag revint avec les six coupables, les mains liées derrière le dos; il y avait un shauish (sergent), trois imbachi (caporaux) et deux sous-officiers adjoints, tous de la tribu des For. Ils commencèrent par nier tout et protester de leur innocence.
«Je sais depuis longtemps, leur dis-je, que vous vous réunissez chez votre compatriote Khadiga, mais je voulais vous laisser le temps de revenir à de meilleurs sentiments; bien inutilement, certes. Hier soir encore vous étiez là et au milieu des pots de bière, vous avez décidé de mettre votre plan à exécution après-demain. Vous vouliez, avec vos camarades de la troisième, quatrième et cinquième compagnies, vous rendre maîtres cette nuit de la porte de l’ouest, massacrer ceux qui résisteraient et aller rejoindre le sultan Abdullahi. Toi, sergent Mohammed, tu t’es vanté de disposer de 200 hommes! Vous voyez que je sais tout; vos dénégations ne servent à rien.»
Ils m’écoutaient en silence et tout tremblants; enfin, voyant que tout était découvert, ils implorèrent leur grâce.
«Allez avec votre commandant, dites devant vos juges ce que vous avez à dire, la loi décidera».
Dès qu’ils furent sortis, je donnai l’ordre au saghcolaghassi de réunir un conseil de guerre, de convoquer tous les officiers de la garnison pour assister à l’interrogatoire, en même temps je faisais ramener tous ceux qui étaient impliqués dans l’affaire, car je craignais que les hommes redoutant la punition qu’ils méritaient ne se missent à déserter; je ne tenais pour responsables que les sous-officiers. Vers midi on m’apporta l’interrogatoire; le jugement n’était pas encore rendu. Je renvoyai le protocole avec l’ordre de prononcer immédiatement le verdict. Le commandant me fit porter un moment après la nouvelle que le tribunal avait condamné les coupables à mort, mais que cependant il me suppliait de leur accorder leur grâce. Mais un exemple était nécessaire et, à mon grand regret, je me vis contraint de confirmer la sentence du tribunal. Elle fut immédiatement exécutée. Le commandant fit sortir les troupes, régulières et irrégulières, hors de la zeriba. Six fosses furent creusées; les condamnés ne montraient aucun signe de terreur; après deux courtes prières, ils furent conduits au bord des fosses, fusillés par les six détachements et enterrés. M’adressant alors aux officiers et aux soldats, je déclarai que quiconque se rendrait coupable de trahison subirait le même sort; j’exprimai l’espoir que ce premier complot serait aussi le dernier; et que, unis comme des amis fidèles, nous verrions de meilleurs jours. Puis je les fis rentrer dans le fort.