J’étais triste et soucieux d’avoir à recourir à de pareils moyens pour maintenir la discipline; moi qui avais déjà perdu un si grand nombre de mes meilleurs soldats. Le soir, je demandai à Mohammed effendi Farag quelle impression l’exécution avait produite sur la troupe.
«Ils comprennent très bien, me répondit-il, que les sous-officiers avaient mérité la mort et qu’ils ont été justement punis; ils reconnaissent aussi que tu t’es montré clément en ne poursuivant pas les hommes impliqués dans le complot.»
«Sois sincère, lui dis-je, et dis-moi toute la vérité. Tu es pour moi un ami, et mieux encore un honnête homme, c’est pourquoi j’ai désiré te parler, seul à seul. Je connais à présent ce que pensent de moi les sous-officiers. Mais quelle est l’opinion des hommes à mon égard? Dis-le moi franchement.»
«Les hommes ont de l’affection pour toi, bien qu’ils te trouvent plus sévère que les chefs auxquels ils ont obéi jusqu’à présent. Ils t’aiment cependant parce que tu veilles à ce que leur solde soit régulièrement payée, parce que tu es généreux, parce que tu partages entre eux le butin, ce qui ne se faisait pas auparavant. Mais la campagne de cette année a été rude et nous a coûté des pertes sérieuses; les hommes sont fatigués de ces combats perpétuels.»
«Nous n’y pouvons rien, repris-je; si nous nous battons, ce n’est pas par le plaisir de faire des conquêtes nouvelles, ni par amour de la gloire, j’aimerais bien mieux, moi aussi, me reposer. Les hommes devraient le comprendre.»
«Nous le comprenons parfaitement, répliqua Mohammed Farag, mais les pertes que nous avons faites et qui auraient pu être évitées, ont terriblement affecté nos soldats. L’un a perdu son père, l’autre son frère, un troisième des amis, des parents; cela les épouvante et leur fait prendre les combats en horreur.»
«Je n’ai pas, il est vrai, à déplorer la perte de parents, mais combien d’amis ont disparu; ma vie est exposée tout autant que celle des autres soldats; je suis toujours avec eux et les lances et les balles ne m’épargnent pas plus que les autres.»
«Nous le savons aussi, me répondit-il, et tu dois leur rendre justice. Ils t’obéissent ponctuellement à toi, un étranger. Ils te suivent partout et toujours ils sont prêts à donner leur vie pour toi.»