«Ah! je suis un étranger, bien! est ce là tout ce que l’on me reproche? Parle franchement.»

Mohammed Farag appartenait à la catégorie des officiers instruits. Il avait fait ses études au Caire dans différentes écoles et n’était entré que par contrainte dans l’armée. C’était un de ces rares hommes qui reconnaissent le mérite des autres, et qui apprennent volontiers de ceux qu’ils croient plus instruits qu’eux-mêmes. Ce n’était ni un fanatique, ni un impie, mais c’était un joueur passionné et de tempérament irritable. Aussi, à la suite de certaines aventures, il fut banni du Caire et exilé au Soudan. Comme j’en appelais de nouveau à sa sincérité, il releva la tête et me regardant dans les yeux: «Tu exiges la franchise, tu veux la vérité, soit! On ne te reproche pas ta nationalité, mais ta croyance. Maintenant tu sais tout!»

«Pourquoi ce reproche? lui demandai-je encore; depuis les longues années que je suis au Darfour, tout le monde sait que je suis chrétien, et je n’ai jamais remarqué un signe de méfiance ou d’antipathie.»

«Sans doute; mais autrefois ce n’était pas la même chose; le pays était tranquille, mais aujourd’hui ce misérable coquin de Dongolais, ajouta-t-il en s’échauffant, s’il fait un étendard de la religion, il a partout ses émissaires qui intriguent pour son compte. On a fini par persuader aux soldats (qui l’a fait, je n’ai pu l’apprendre) que comme chrétien tu ne gagnerais jamais une victoire dans cette guerre religieuse; que dans chaque combat, tu subirais des pertes énormes et que, le jour où tu finirais tu serais tué toi-même. Un soldat ignorant, cela se comprend trop bien, croit facilement à toutes ces insinuations et attribuera ta défaite à la religion que tu professes. Nos hommes sont malheureusement trop stupides pour comprendre que nos pertes sont dues à la supériorité des forces des rebelles et que si nous ne recevons pas de renfort de l’extérieur, la catastrophe finale deviendra de jour en jour plus probable.»

«Et si je me faisais musulman, demandai-je, mes soldats croiraient-ils à ma conversion et auraient-ils plus de confiance en moi, leur espérance de vaincre aurait-elle quelque chance de renaître?»

«Certes ils croiraient à ta sincérité, car depuis ton arrivée dans le pays, tu as toujours montré de l’estime pour notre religion et même tu l’as fait estimer par d’autres. Leur confiance en toi deviendrait plus grande et leur courage se releverait. Mais changerais-tu de foi par conviction?» me dit-il en riant.

«Tu es un homme raisonnable et instruit, Mohammed Farag; laissons la conviction de côté; les événements sont souvent plus forts que nous et nous obligent parfois à agir contre nos propres pensées. Je tiens à ce que les soldats abandonnent leurs stupides préjugés qui me mettent dans l’impossibilité d’accomplir les devoirs qui m’incombent. Peu m’importe que d’autres me croient ou ne me croient pas sincère. Je te suis reconnaissant de ta franchise et demande de garder pour toi notre conversation. Bonne nuit!»

Longtemps je réfléchis à ce que je venais d’entendre, et après une nuit d’insomnie je résolus de me donner comme musulman à mes soldats. Je n’ignorais pas que j’allais me placer dans une position très fausse, mais c’était le seul moyen d’écarter les intrigues qui menaçaient de paralyser mon activité; je regardais comme de mon devoir de ne rien négliger pour conserver intact, autant que cela me serait possible, le territoire que le Gouvernement m’avait confié. Bien que je n’eusse guère de préjugés en matière de religion j’avais toujours été, cependant, par éducation et par conviction, un bon chrétien.

Au lever du soleil, le lendemain matin je fis venir Mohammed effendi Farag et lui donnai l’ordre de rassembler les troupes de la garnison et de m’attendre; puis je mandai auprès de moi Zogal bey, le Kadhi Ahmed woled el Bechir et le Serr et Toudjar (chef des marchands) Mohammed Ahmed. Avec eux je me rendis à cheval à l’endroit où étaient rangées les troupes, et pénétrant avec les officiers au milieu du carré:

«Soldats, leur dis-je, nous avons à traverser des temps difficiles; c’est dans le danger que l’homme montre ce qu’il vaut. Jusqu’à présent vous vous êtes fidèlement et bravement comportés et je suis convaincu que vous continuerez à faire de même. Nous combattons pour notre maître, le Khédive, souverain de ce pays, nous combattons aussi pour notre propre existence. J’ai toujours partagé vos joies et vos peines, je ne vous ai pas abandonnés dans le danger, j’y ai fait face avec vous et j’y ferai face encore à l’avenir, ma vie n’a pas plus de valeur que la vôtre!»