«Allah jetawwil umrak, Allah jechallik (Que Dieu prolonge tes jours, que Dieu te garde),» s’écrièrent les soldats.

«J’ai appris à mon grand étonnement, continuai-je, que plusieurs d’entre vous me regardent comme un étranger et un infidèle. Vous-même appartenez vous tous à la même tribu? Cependant si je suis né bien loin d’ici, je ne suis pas un étranger, ni un infidèle, je suis moi aussi, un «croyant» comme vous!»

«Eschhado an lâ ilaha ill Allah, wa Mohammed rasoul Allah!» s’écrièrent les soldats brandissant leurs armes et me félicitant. Zogal et les officiers s’approchèrent et serrèrent la main que je leur tendis. Quand l’ordre fut rétabli, je leur promis que chaque vendredi, à partir de ce jour, j’assisterais publiquement avec eux à la prière. Je fis rompre le carré, les hommes retournèrent à leur chambrée. J’invitai Zogal bey et les officiers à venir chez moi et leur offris des rafraîchissements. Tous manifestèrent leur joie et m’assurèrent de leur fidélité et de leur obéissance; ils eurent l’air de ne mettre nullement en doute la sincérité de ma conversion; de mon côté je fis semblant de croire à la sincérité de leurs sentiments. Lorsqu’ils se furent retirés, je donnai l’ordre à Mohammed Farag de choisir 20 des meilleurs bœufs de notre provision et de les distribuer aux hommes comme «karama» (repas de sacrifice), et de donner un bœuf à chaque officier, le tout à mes frais.

Ma décision parut avoir une bonne influence sur les soldats; ils ne marchaient plus à contre-cœur contre l’ennemi qui augmentait de jour en jour.

J’avais autrefois envoyé Gebr Allah Agha à Sirga et à Arabo, district habité par les sauvages For et désolé par la guerre, avec mission de porter secours à ses compatriotes. Au lieu de leur venir en aide, il les avait vendus aux Gellaba et s’était pour ce trafic servi d’une méthode tout à fait nouvelle et qu’il avait lui-même inventée. Il avait obligé les femmes à épouser des Gellaba, qu’il avait fait venir pour cette affaire, par trois ou quatre femmes pour un mari; et il fit partir ces malheureuses avec leurs maris, et en compagnie de leurs sœurs et de leurs frères. Gebr Allah avait reçu des marchands d’esclaves une petite somme d’argent par tête.

Instruit de ces faits, je fis surveiller la route où devait passer la caravane et arrêter un convoi composé de ces nouvelles mariées et de leurs parents. Gebr Allah fut conduit à Dara et mis aux fers. Après un emprisonnement de vingt mois environ, on le mit en liberté sous caution, mais il disparut aussitôt avec ses répondants et alla se joindre aux Beni Halba qui depuis le meurtre du sheikh Arifi étaient en pleine insurrection. Les Arabes Beni Halba formaient la tribu la plus puissante du Darfour, après celle des Risegat; ils commencèrent les hostilités en attaquant d’abord par petits groupes les tribus des Tadjo et des Messeria, qui habitaient les environs de Dara et étaient restées fidèles au Gouvernement. Désirant éviter tout d’abord les moyens violents, j’envoyai des messagers à Bichari bey woled Baker, et lui enjoignis de cesser ses incursions; il laissa ma lettre sans réponse, mais parut cependant tenir compte de mes menaces, car les tribus du voisinage furent laissées quelque temps tranquilles.

Des marchands du Kordofan, qui moyennant une forte redevance avaient consenti à me servir d’espions m’informèrent que presque chaque jour des renforts arrivaient du Caire à Khartoum et que le Gouvernement était disposé à envoyer une armée plus importante encore, pour reconquérir le Kordofan. Cette armée, à ce que l’on racontait, était commandée par des officiers européens. Mais tous les habitants de la contrée, sans aucune exception, avaient fait cause commune avec le Mahdi et étaient résolus à résister jusqu’au bout au Gouvernement.

Dans le Darfour, toutes les tribus du Sud étaient en pleine révolte, mais grâce à nos postes militaires, les tribus du Nord n’avaient du moins jusqu’alors fait aucune démonstration hostile. Depuis longtemps déjà, on ne payait plus ni les impôts, ni les redevances et la solde de l’armée était prélevée sur nos réserves.

De jour en jour le pouvoir croissant du Mahdi amenait un changement dans les dispositions de Zogal bey, qui m’assurait invariablement de sa fidélité et de son dévouement; mais je comprenais très bien que son plus cher désir était de voir enfin le triomphe de son cousin le Mahdi. Il était moins entraîné par le fanatisme que par la vanité, et se sentait flatté dans son amour-propre d’être le plus proche parent de celui qui devait être un jour le maître du pays; ajoutez à cela l’espoir bien naturel d’arriver par l’intermédiaire du Mahdi à une position prédominante, et sa tendance révolutionnaire est parfaitement expliquée. Il était vraiment aimé de ses fonctionnaires et de ses soldats; de plus, quoique Soudanais, il avait reçu une assez bonne éducation et on le trouvait toujours prêt à rendre service; quand son intérêt n’était pas en jeu, il ne manquait pas d’une certaine générosité. Fort riche avec cela, il menait grand train et tenait toujours table ouverte. Mais ce qui lui gagnait surtout le cœur de ses subordonnés c’est que, tout en étant vice-gouverneur, il pardonnait largement les injures et fermait un œil et même les deux, laissant aux fonctionnaires toute liberté de s’enrichir par les moyens qu’ils trouvaient les plus commodes, ces moyens fussent-ils illicites!