Grâce à son influence, presque tous ses parents avaient été pourvus d’excellentes places. C’était, comme on le voit, un homme avec lequel je devais compter. Je devais surtout m’attacher à le mettre hors d’état de nuire, au moins pendant la période critique que nous traversions; il n’eut pas été prudent de recourir à la force; c’eût été jeter la division dans les faibles forces dont je disposais, ce qui aurait pu avoir pour moi les conséquences les plus graves. Les Arabes disent: «Ebad en nar min el cotton ou ente tertach» (tiens le feu éloigné du coton et tu trouveras le repos).
Je convoquai un jour Mohammed effendi Farag, Mohammed woled Asi et Kadhi el Bechir qui tous étaient restés fidèles au Gouvernement désirant sincèrement son triomphe; je leur soumis le plan que je me proposais d’exécuter et leur demandai le secret le plus absolu. Ils approuvèrent mes projets et en réclamèrent instamment l’exécution. Dès qu’ils furent sortis, je fis appeler Zogal bey et seul avec lui, nous eûmes une entretien sur la situation.
«Zogal, lui dis-je, nous sommes seuls et Dieu seul est notre témoin. Pendant des années nous avons partagé le pain et le sel et, quoique dès mon arrivée ici je me sois trouvé ton supérieur, nos rapports, comme tu le sais, ont toujours été plutôt amicaux que officiels. Je demande de toi deux choses; la franchise d’abord et un service ensuite.»
«Ya Moudir Umum! (O, gouverneur-général! ce qui est la formule ordinaire,) tu es, comme tu le dis, mon supérieur et mon ami, ordonne et j’obéirai.»
«Ton cousin, le Mahdi, a conquis le Kordofan. El Obeïd est tombée, la population entière s’est jointe à lui; la contrée qui s’étend d’ici au Nil est entre ses mains. Ces succès extraordinaires ont fait incliner ton cœur vers lui. Tu oublies les bienfaits dont le Gouvernement t’a comblé, tu oublies les marques de distinction et les décorations que t’a conférées le Khédive, tu oublies les devoirs qui incombent à tes fonctions que tu t’es engagé à accomplir. Parle, n’en est-il pas ainsi?»
«C’est vrai, répondit tranquillement Zogal, le Mahdi est mon cousin et les liens du sang m’unissent à lui. Cependant jusqu’à présent, j’ai fidèlement accompli mon devoir et je continuerai toujours à l’accomplir.»
«Tu es, certes, habile à sauvegarder les apparences; tu ne t’es pas rendu coupable de manquement public à tes devoirs; cependant j’ai appris que tu es en correspondance avec le Mahdi, pourquoi me l’avoir caché?»
«Je ne suis pas en correspondance directe avec lui, répondit vivement Zogal, j’ai reçu, il est vrai, de loin en loin des messages que m’apportaient verbalement des marchands du Kordofan. Mais j’avais juré d’abord de tenir secrets ces messages et c’est pourquoi je ne t’en ai pas instruit. Les nouvelles qu’on m’apportait ainsi ne concernaient que le Kordofan, et n’avaient nullement pour but de me gagner à la cause du Mahdi.»
«Soit, lui répondis-je, je ne te demande pas de justification. As-tu entendu parler de l’expédition que le Gouvernement prépare pour reconquérir le Kordofan?»