«J’ai entendu dire, affirma-t-il, que de nombreuses troupes sont arrivées à Khartoum et qu’on va tenter de reconquérir le pays.»
«On ne tentera pas seulement de le reprendre, mais on le reprendra. Ecoute, tu es un homme sensé et intelligent, tu dois bien comprendre que si j’y suis obligé, je puis encore te mettre hors d’état de nuire, mais je n’ai aucun intérêt à le faire et n’en ai pas non plus l’intention.—Je serais désolé d’avoir à sévir contre toi, qui pendant de longues années as loyalement servi le Gouvernement et qui as été mon ami. Je veux faire autre chose. Je vais à présent même te retirer les fonctions de vice-gouverneur. Avec mon consentement tu vas partir pour le Kordofan, où tu verras de tes propres yeux l’importance du mouvement religieux dans cette province. De loin les succès des rebelles auxquels viennent se mêler des faits plus ou moins miraculeux font une certaine impression et rendent peut-être la rébellion sympathique, tandis qu’examinés de près, ils ne sont plus ni aussi séduisants, ni aussi alarmants. Je te remettrai des lettres pour le Gouvernement; tu les enverras secrètement du Kordofan à Khartoum afin qu’on soit là-bas renseigné sur la nature de ta mission. Comme les troupes concentrées à Khartoum se mettront probablement en marche le mois prochain pour le Kordofan, emploie toute ton influence sur ton cousin et empêche-le d’entreprendre quoi que ce soit contre le Darfour et d’envoyer aux tribus arabes des proclamations qui les poussent à la révolte. Ce sera un avantage pour lui et pour toi.
«Si l’expédition réussit, je prends la responsabilité de ta conduite et tu n’as rien à craindre; si, Dieu nous en préserve, si le Mahdi reste vainqueur, nous n’aurons plus à compter sur aucun secours et serons forcés de nous rendre. Dans ce cas, il sera également avantageux pour tous de reprendre le pays sans qu’il ait été auparavant livré au pillage. Comme caution de la mission dont je te charge, je garde ici dans la forteresse tes femmes, tes enfants et tes parents; le Mahdi aura, je pense, quelque égard pour eux et, par amour pour toi, il ne voudra pas mettre leur vie en danger.»
«J’exécuterai tes instructions, et te prouverai ma loyauté, dit Zogal. Me donneras-tu une lettre pour le Mahdi?»
«Non, lui répliquai-je, je ne veux rien avoir à faire avec lui. Tu lui feras part, je le sais, de toute notre conversation et ton cousin est assez rusé pour reconnaître à part lui que j’ai raison. Penses-y, il cherchera à tirer profit pour lui-même et de toi et de ta mission, mais sois ferme! Aussi longtemps que tu tiendras fidèlement ta promesse, je prendrai soin de ta famille et bien que destitué aux yeux du monde, je continuerai à te payer ta solde entière; mais si tu viens à manquer à nos conventions, je serai complètement dégagé et les otages supporteront le châtiment de ta trahison.
Tu partiras d’ici le plus tôt possible; je te donne trois jours pour faire tes préparatifs et te procurer des provisions, cela est suffisant.»
«J’aurais préféré rester avec les miens; cependant puisque tu exiges de moi cette mission qui te prouvera ma loyauté, je partirai quoiqu’il m’en coûte.»
Je fis appeler Mohammed Farag, Mohammed woled Asi et le cadi et, en présence de Zogal, je leur fis part de l’arrangement que nous venions de prendre. Ils en témoignèrent une grande surprise et exigèrent de Zogal qu’il prêtât solennellement serment de fidélité. Celui-ci jura sur le Coran et par le serment sacré du divorce de n’agir qu’en vue de la mission à lui confiée. J’écrivis alors les lettres au Gouvernement, relatant en peu de mots la situation du Darfour et les remis à Zogal. Trois jours après, Zogal quittait Dara accompagné d’un de ses parents et de trois serviteurs. Il se rendit par Taouescha à El Obeïd.
Les tribus le connaissaient bien comme un parent du Mahdi; il n’avait donc rien à craindre pour sa sécurité; il devait, au contraire, être reçu partout à bras ouverts.