Je fis établir à la hâte de nouvelles batteries dans les angles du fort, et emmagasiner tout le blé que je pus trouver.
Nous ne fûmes pas longtemps tranquilles; Bichari bey woled Baker, grand sheikh des Beni Halba, à l’instigation de son beau-père, le sheikh Tahir el Tigani s’apprêta à envahir les environs de la ville. Il surprit les Tadjo et une partie des Arabes de Messeria, en tua un certain nombre, et enleva les femmes et les enfants. A cette nouvelle, je plaçai sous le commandement de Matter, un des parents de Zogal, 250 fantassins, 100 Basingers et plusieurs des Basingers armés de Zogal, et nous quittâmes Dara le jour suivant. Une maladie avait décimé mes chevaux, et je ne pus en prendre que 25. Le troisième jour j’atteignis Amake; là les Beni Halba, commandés par Bichari bey m’attaquèrent; ils étaient très nombreux, mais bien peu d’entre eux étaient armés. Ils ne purent soutenir longtemps notre feu et se retirèrent. Le jour suivant, après un nouveau combat, très court, ils furent encore une fois dispersés. Nos pertes étaient insignifiantes.
Les soldats attribuèrent ce résultat non pas au petit nombre d’armes de l’ennemi, ni au manque de courage de l’adversaire, mais à l’efficacité des prières que je faisais en commun avec eux, chaque vendredi.
Nous marchâmes directement sur Hachaba, où était le camp du grand sheikh, nous l’en délogeâmes, et enfin conclûmes la paix avec lui.
Entre autres conditions, j’exigeai 20 chevaux et 2000 bœufs.
Fakîh Nuren, un parent de Bichari bey remplit les fonctions de parlementaire, et m’assura que le sheikh ne demandait pas mieux que de signer la paix; cependant mes conditions lui parurent un peu exagérées. Voulant en finir au plus vite, je consentis à accepter la moitié de ce que j’avais d’abord exigé, à la condition qu’à l’avenir les Beni Halba s’abstiendraient de toute agression.
Je consentis aussi à renvoyer les femmes et les enfants qui avaient été faits prisonniers et retournai à Dara. Deux jours après Fakîh Nuren arrivait à son tour et, à son grand regret, disait-il, m’annonçait que mes dernières propositions de paix avaient été repoussées par les Arabes, bien que Bichari les eut acceptées. Les Arabes étaient poussés par le sheikh Tahir el Tigani, d’autre part Bichari bey, sur sa proposition pacifique avait été traité de lâche par sa jeune femme. Blessé dans son honneur, il se voyait malheureusement contraint de continuer les hostilités. Fakîh Nuren m’apportait les salutations du grand sheikh et me priait de lui faire parvenir au moins quelques gâteaux de farine d’orge saupoudrés de sucre, comme je lui en avais envoyé souvent à Dara.
J’en avais encore par hasard une corbeille que les femmes de Zogal m’avaient donnée la veille de mon départ; je n’y avais pas encore touché et je les remis à Fakîh Nuren pour Bichari. Fakîh Nuren me quitta le cœur navré, persuadé qu’il était du désastre qu’amènerait la prochaine rencontre. De Hachaba je partis pour Djourou. En route, les cavaliers de l’avant-garde, une douzaine environ, furent tout à coup attaqués par Bichari bey lui-même qui franchit leur ligne en blessant légèrement un cavalier et, lançant son cheval entre l’avant-garde et le gros de mes troupes, il alla se poster sur la gauche de notre colonne à 800 pas de la lisière de la forêt. Je le reconnus à temps, car il était passé à 300 pas de moi et je défendis de tirer sur lui. Le voyant immobile, je lui envoyai un de mes nègres sans armes.
«Isa, dis-je à celui-ci, va saluer de ma part le sheikh Bichari, et recommande lui de montrer sa bravoure à sa femme d’une autre manière car il se fera tuer s’il s’approche encore de nous comme il l’a fait.»
Nous continuâmes notre marche, mon domestique qui s’était arrêté quelques instants auprès de Bichari revint avec ce court message: «Bichari t’envoie ses meilleures salutations, et te fait dire qu’il ne désire pas vivre plus longtemps, il cherche la mort.» Il la trouva en effet.