Arrivés à Djourou nous nous mîmes à construire notre zeriba. Le propriétaire du village voisin vint nous demander aide et protection, ce que nous lui accordâmes volontiers. C’était un Gellaba nommé Ahmed woled Seroug établi là depuis des années. Il m’apprit que depuis la veille Rahmet Allah, neveu de Bichari, attendait chez lui, l’occasion de me demander son pardon; mais, qu’à mon approche, il avait pris peur et s’était réfugié dans la forêt. Je lui envoyai par Ahmed Seroug le pardon demandé ainsi que les assurances de paix et lui fis dire de venir me trouver. Après le coucher du soleil, il arriva pieds-nus, tête-nue, me jura fidélité, et promit d’empêcher sa tribu de prendre les armes; il m’avoua que la plupart de ses compatriotes ne continuaient la guerre que d’après les instigations du sheikh Tahir. Le lendemain se passa tranquillement. Vers le soir Rahmet Allah revint amenant deux autres Arabes qui m’informèrent que Bichari bey avait rassemblé toutes ses forces pour m’attaquer le lendemain.
La veille, Mohammed bey Khalil et le sultan Abaker el Bagaoui de Dara m’avaient rejoint avec une quarantaine d’hommes à cheval. Je disposais donc de près de 70 cavaliers. La zeriba était établie à proximité des puits, découverte et permettait de surveiller l’horizon dans toutes les directions. Au lever du soleil, le jour suivant, j’aperçus l’ennemi au bord de la forêt. Persuadé que même la bravoure de Bichari n’amènerait pas les Beni Halba à m’attaquer dans la zeriba, je fis avancer les troupes à 300 pas en dehors de l’enceinte. Je postai la cavalerie sur le flanc, et expédiai 20 cavaliers chargés d’attirer l’ennemi hors de la forêt. Ils avaient à peine commencé à se mettre en route, que nous vîmes deux cavaliers ennemis s’élancer sur eux à toute bride la lance en l’air. C’était Bichari et un de ses domestiques. Avant qu’ils eussent atteint mes hommes, le cheval de Bichari trébucha et tomba; pendant que son compagnon l’aidait à se relever, mes hommes se lancèrent sur eux. Bichari eut l’œil gauche crevé d’un coup de lance, et la tête traversée du même coup, il tomba mortellement blessé. Son compagnon fut tué d’un coup de lance dans le dos. Je courus au galop jusqu’à la place où Bichari rendait l’âme. Son fils Abo, accouru au secours de son père, fut grièvement blessé, mais il réussit à s’échapper. Je fis avancer l’infanterie et, ordonnant à chaque cavalier de prendre en croupe un homme de l’infanterie, je les lançai à la poursuite de l’ennemi. Comme toujours, les Arabes privés de leur chef cherchèrent leur salut dans la fuite. Lorsque nous atteignîmes ceux qui couraient à pied à 3000 pas environ, ils étaient déjà absolument épuisés par la course. Mes fantassins mirent pied à terre et tuèrent comme des lièvres les rebelles déjà à demi morts, tandis que nous poursuivions les cavaliers. Il ne fut fait aucun quartier, mes hommes voulant venger la mort du sheikh Arifi.
Dans l’après-midi, nous rentrâmes à la zeriba dont nous nous étions fort éloignés, le chemin était semé des cadavres des Arabes. A l’entrée de la zeriba, près du cadavre de Bichari, son neveu affligé, pleurait sa mort. Les officiers demandèrent la permission de couper la tête à Bichari et de l’envoyer à Dara. Par égard pour Rahmet Allah qui déjà avant la bataille avait demandé la paix, je refusai et remis le corps à Rahmet; je lui donnai même un morceau de toile pour en faire un linceul à son oncle. J’assistai à l’ensevelissement de Bichari, de cet ancien ami qui avait combattu contre ses convictions, et qui avait enfin trouvé la mort qu’il cherchait désespérément. Vers le soir seulement, mes cavaliers rentrèrent de leur poursuite. Nous avions deux morts et plusieurs blessés. Notre butin consistait en 50 chevaux et quelques centaines de vaches; celles-ci et la moitié des chevaux furent partagées entre les hommes; les 25 chevaux restant étaient destinés à renforcer ma modeste troupe de cavaliers.
Le lendemain des espions se rendirent au village de Roro où le sheikh Tahir el Tigani s’était installé et me firent savoir qu’il s’y trouvait en effet. Je résolus donc d’aller le surprendre dans son nid, sans nul délai, cette nuit même. Mais à mon arrivée, le nid était vide; Tahir avait dû être avisé de mon arrivée. Mes soldats emportèrent tout ce qui pouvait s’emporter et incendièrent le village.
Je retournai à Djourou. Le «ver de Guinée» me faisait éprouver aux cuisses et aux pieds des douleurs intolérables et je pouvais à peine me tenir à cheval. Les Beni Halba étant écrasés, je n’avais pas besoin de rester plus longtemps; je remis donc le commandement à Mohammed bey Khalil, l’invitant à continuer à harceler les Beni Halba, mais à ne pénétrer, en aucun cas, dans le district des Taasha. Ces derniers m’avaient écrit pour m’assurer de leur fidélité envers le Gouvernement et effectivement, cette tribu fut du petit nombre de celles qui pendant la longue durée des troubles du Soudan ne prirent jamais les armes contre le Gouvernement, et restèrent constamment neutres. Je les engageai, par écrit, à regarder comme leur propriété, les troupeaux de leurs ennemis d’autrefois, les Beni Halba, si ceux-ci venaient à se réfugier chez eux, leur déclarant que je n’éleverais jamais de prétention sur ces troupeaux. Avec une escorte de 10 hommes je rentrai à Dara.
Les nouvelles de Fascher étaient encore satisfaisantes, les tribus du voisinage ne s’étaient pas montrées hostiles contre le Gouvernement. Mais, le chef du poste d’Omm Shanger, Saïd bey Djouma avait refusé d’obéir à l’ordre que je lui avais donné de retourner à Dara; les prières et les présents des marchands de la ville l’avaient séduit et il s’était décidé à rester; attaqué par les Arabes, il réussit à les repousser, bien que les routes fussent encore coupées et qu’un de mes fidèles sheikhs, Hassan bey Omkadok, eût passé à l’ennemi.
Une quinzaine de jours plus tard, Mohammed bey Khalil rentra à Dara avec un riche butin qui fut laissé aux soldats. Il amenait en outre avec lui plus de 2000 bœufs dont un tiers fût de même distribué aux hommes et aux partisans fidèles du Gouvernement; le second tiers fut remis en dépôt à Mohammed effendi Farag et le reste échangé contre du blé et des étoffes de coton. Cependant, en dépit de nos succès sur les Beni Halba, notre situation était loin d’être satisfaisante. Tous les yeux étaient tournés vers le Kordofan où régnait le Mahdi et d’où il envoyait dans toutes les directions ses émissaires pour appeler les habitants à la révolte. Dans la province de Dara, outre les Taasha, il n’y avait de tranquilles que les Messeria, les Tadjo, les districts de Bringel et de Sheria; et encore ces derniers, placés dans le voisinage de notre forteresse n’étaient-ils maintenus que par la crainte du danger où les entraînerait la révolte.