CHAPITRE VIII.

L’expédition de Hicks Pacha.

Exécution de Saïd Pacha et de ses compagnons.—Propagation de la croyance en la sainteté du Mahdi.—Le sheikh Senoussi.—L’administration du Mahdi.—Critique des procédés gouvernementaux.—Ambassade d’Osman Digna.—Hicks Pacha.—Commencement de l’expédition.—Le colonel Farquhar.—Le déserteur Gustave Kloss.—Les Mahdistes attaquent.—Défaite de l’armée.—Evénements survenus après la bataille.—Passages du Journal de O’Donovan.—Entrée du Mahdi à El Obeïd.

Le Mahdi, toujours exactement renseigné par ses partisans des bords du Nil, savait que, sur la demande d’Abd el Kadir, des renforts arrivaient peu à peu à Khartoum. Il ne doutait pas que le Gouvernement allait tout mettre en action pour reconquérir les provinces perdues; aussi se mit-il à prêcher de tous cotés la Djihad (guerre sainte) qui devait lui apporter la victoire, à lui et à ses partisans. En novembre 1882. Giegler Pacha avait remporté quelque succès sur les rebelles, et, de son côté, en janvier 1883, Abd el Kadir Pacha les avait battus à Maatouk. Ce qui inquiétait surtout le Mahdi, ce n’était pas ces victoires, mais la concentration des troupes à Khartoum qui, il en avait été informé, devaient, sous la conduite d’officiers européens, reconquérir le Kordofan. Mohammed Pacha Saïd, d’accord avec tous les officiers, avait résolu d’envoyer à Khartoum un rapport expliquant la reddition d’El Obeïd. Ce rapport établissait que la garnison avait tenu aussi longtemps que possible et ne s’était rendue à l’ennemi que pressée par la famine et décimée par la maladie, après avoir enduré les plus terribles souffrances et perdu tout espoir de secours. Dans ce document, les officiers protestaient encore de leur fidélité et de leur dévouement et, faisaient des vœux pour que le Gouvernement eut en fin de compte la victoire.

Ce rapport signé et scellé par tous les officiers, Mohammed Pacha Saïd et Ali bey Chérif en tête, et par Ahmed bey Dheifallah et Mohammed woled Yasin fut remis à un Arabe qu’ils connaissaient et qui moyennant une bonne récompense devait le porter à Khartoum. Parmi les officiers qui avaient signé cet écrit, se trouvait également un Egyptien, Youssouf effendi Mansour, qui, autrefois officier de police à El Obeïd, avait été destitué par Gordon Pacha et envoyé à Khartoum. Plus tard, il avait reçu l’autorisation de retourner à El Obeïd et s’y était établi. Craignant que le document ne fût découvert et que sa vie se trouvât ainsi menacée, ou peut-être désireux de donner au Mahdi une preuve de sa fidélité, Mansour effendi alla trouver le calife Abdullahi, se jeta à ses pieds, lui révéla l’existence et le contenu du rapport et à force de prières obtint pour lui-même grâce complète. Comme il quittait le calife, il rencontra par hasard Mohammed bey Iscander à qui il raconta tout; il l’engagea s’il voulait éviter la mort à faire aussi des aveux au calife et à demander son pardon. Mohammed Iscander fut indigné de la lâcheté de son ami, mais, voyant que tout était perdu, suivit ses conseils et fut, comme lui, gracié. Le messager porteur du rapport fut arrêté et jeté aux fers. Aussitôt le bruit se répandit que le Prophète était apparu au Mahdi et lui avait révélé l’existence du document et l’endroit où il se trouvait.

C’était pour le Mahdi un excellent prétexte pour se défaire de ses ennemis. Tous ceux qui avaient signé le rapport furent arrêtés et, envoyés en exil après un conseil tenu par le Mahdi et son calife.

Mohammed Pacha Saïd fut relégué à Alloba et confié aux gens d’Ismaïn Delendook, tandis qu’Ali Chérif était livré au sheikh des Arabes Hauasma. Ahmed bey Dheifallah et Mohammed woled Yasin furent conduits à Shakka auprès de Madibbo. Les autres officiers furent bannis; une partie en fut envoyée dans les montagnes de Nuba; on emmena le reste à Dar Hamr. Youssouf el Mansour et Mohammed bey Iscander eurent seuls l’autorisation de rester à El Obeïd; le premier fut même, en récompense de sa fidélité, nommé commandant en chef de l’artillerie du Mahdi.

Quelque temps après, Mohammed Pacha Saïd fut massacré à coups de hache et Ali bey Chérif décapité, sur l’ordre du Mahdi. Le calife Abdullahi, qui, aussitôt l’envoi en exil d’Ahmed bey Dheifallah, avait pris la femme de ce dernier comme concubine, envoya à Shakka son parent Younis woled Dikem avec mission d’exécuter Dheifallah et Mohammed Yasin, ce qui fut fait en présence de Madibbo. Ainsi finirent quatre des plus braves défenseurs d’El Obeïd qui, par leur fidélité et leur énergie, avaient vraiment mérité un meilleur sort.

Ce fut à cette époque que Fakîh Mani, émir de la puissante tribu arabe des Djauama, à la suite d’une violente altercation avec le calife Abdullahi, rompit avec celui-ci et avec le Mahdi et se sépara d’eux complètement, se croyant assez puissant pour conserver une complète indépendance.