Le Mahdi parfaitement conscient du danger que présentait une semblable scission, envoya immédiatement à Dar Djauama, Abou Anga, Abdullahi woled Nur et Abd er Rahman woled Negoumi avec des forces imposantes. Fakîh Mani, qui ne s’attendait pas à une attaque aussi soudaine, fut surpris, fait prisonnier et exécuté. Le Mahdi obligea la tribu tout entière à quitter son territoire et à venir se joindre à lui. Il prêchait, comme toujours, le renoncement et affirmait qu’il était «venu pour anéantir ce monde et peupler l’autre.» (Nehrab ed dounja una’mer el uhra).

A ceux qui suivaient ses préceptes, il promettait, au nom du Prophète, les joies éternelles; il menaçait par contre les insoumis de châtiment et d’infamie sur la terre et de la damnation éternelle. Ces maximes et bien d’autres encore étaient envoyées et distribuées dans les différentes parties du pays.

Des hommes, des femmes, des enfants accouraient par centaines de mille à El Obeïd pour voir le saint homme et avoir le bonheur d’entendre un mot de sa bouche. La foule ignorante ne voyait en lui que ce pour quoi il se donnait: l’homme envoyé de Dieu. Il savait conserver l’apparence extérieure qui contribuait aux yeux de ces masses crédules à sa réputation de sainteté. Vêtu seulement d’une gioubbe (sorte de chemise) et d’un libas (pantalon de toile), retenu par une cordelette ou une ceinture de coton nouée autour des hanches; sur la tête la takia (bonnet), entouré d’un simple mouchoir de laine faisait l’office de turban, ainsi il se montrait devant ses partisans, dans une attitude modeste, les regards humblement baissés, la bouche pleine de paroles d’amour pour Dieu et les croyants, et ne parlant que de renoncement.

Mais, chez lui, depuis bien longtemps il se laissait aller aux jouissances de la vie. A l’abri des regards des fidèles il se livrait aux péchés mignons des Soudanais, les femmes et la bonne chère. Les plus belles jeunes filles étaient choisies pour lui parmi les captives et mises à part pour son harem; les servantes, qu’il avait enlevées aux hauts fonctionnaires et aux gens riches, prenaient soin de sa table, et veillaient à l’entretien de sa maison.

Après la victoire d’El Obeïd, pensant que le moment était venu de nommer un quatrième calife, il envoya par Tahir woled Isaac, de la tribu des Zagawa, une lettre flatteuse au sheikh Mohammed es Senoussi, le chef religieux le plus influent de l’Afrique centrale. Mais celui-ci plein de mépris, laissa la lettre sans réponse.

Le Mahdi avait arrangé son administration aussi simplement que possible. Il avait institué tout d’abord une caisse d’état, le Bet el Mal, dont il avait nommé directeur son fidèle ami Ahmed woled Soliman.

Dans le Bet el Mal entraient les dîmes que la population devait payer d’après la loi religieuse, la partie du butin à prélever sur les prises et les richesses confisquées sur ceux qui s’étaient rendus coupable du crime de haute trahison, ou de vol, ou qui se livraient à l’usage interdit des boissons spiritueuses ou du tabac. Comme les recettes étaient variables, on ne pouvait non plus établir un budget de dépenses très précis et Ahmed woled Soliman agissait entièrement à sa guise, tout contrôle faisant défaut.

La surveillance de la doctrine religieuse était dévolue à un cadi, nommé «cadi el Islam» et auquel furent adjoints quelques aides. Ahmed woled Ali, qui autrefois avait rempli auprès de moi les fonctions de cadi à Shakka et s’était joint au Mahdi dès le début du mouvement insurrectionnel, remplissait cette fonction. C’est de lui et de ses employés que relevaient tous les crimes graves, et particulièrement celui de haute trahison: c’est ainsi qu’était qualifié le moindre doute sur la mission du Mahdi. Ce crime était puni ordinairement de la confiscation des biens ou de la mort.

Mais comme de tels jugements étaient en désaccord avec la Sheria Mohammedijja, «la loi religieuse musulmane», le Mahdi interdit l’étude de la théologie et fit brûler tous les livres qui traitaient des sciences religieuses. Il prescrivit la simple lecture du Coran, sans en permettre l’interprétation publique. La lecture de quelques sentences du Prophète était aussi autorisée.

En février 1883, le Mahdi apprit par ses espions qu’Abd el Kadir Pacha avait quitté Kaua avec des troupes nombreuses pour marcher sur Sennaar qu’assiégeait Ahmed el Moukachef. Celui-ci battu par Abd el Kadir Pacha à Mechra ed Daï fut contraint de lever le siège. Salih bey poursuivit les rebelles et les dispersa dans la plaine aride qui s’étend entre Sekkadi et Kaua et où la plupart périrent de soif. Cette plaine est encore aujourd’hui nommée par le peuple «tebki-tuskut» (tu pleures en silence). La victoire des troupes du Gouvernement ne pouvait cependant guère amoindrir la sympathie du peuple pour le Mahdi. La situation des troupes et des fonctionnaires dans la capitale fut momentanément améliorée par ces succès, mais il ne leur était plus possible d’arrêter la marche des événements douloureux qui se préparaient.