Si l’on avait suivi le conseil d’Abd el Kadir Pacha, les choses auraient pris dans le Soudan une tournure toute différente. Ce général n’était pas d’avis d’envoyer à El Obeïd une armée chargée de reconquérir le Kordofan; mais il préconisait l’emploi des renforts envoyés d’Egypte à Khartoum pour établir une ligne de défense sur les rives du Nil Blanc abandonnant momentanément l’ennemi à lui-même.

Les forces militaires dont on disposait auraient été suffisantes pour réprimer les tendances à la révolte qui se manifestaient dans le Ghezireh, entre le Nil Blanc et le Nil Bleu, et même pour opposer une résistance victorieuse à une marche offensive des Mahdistes. Si l’on avait abandonné l’ennemi à lui-même, l’absence de gouvernement régulier aurait fatalement amené des dissensions qui auraient plus tard permis au Gouvernement de réconquérir peu à peu le pays.—Dans ces conditions il m’aurait été évidemment impossible de conserver le Darfour aussi longtemps; mais la perte passagère de cette province eut été un mal beaucoup moindre que les calamités qui nous menaçaient.

Malheureusement les hommes placés à la tête du Gouvernement ne pensaient pas ainsi. Pour eux il fallait avant tout et à tout prix relever le prestige du Gouvernement. Pour atteindre ce but, on envoya une armée sous le commandement du général anglais Hicks, ayant sous ses ordres quelques officiers européens. Abd el Kadir Pacha était rappelé et remplacé par Alâ ed Din Pacha, ancien gouverneur de Souakim et de Massaouah.

Tous ces changements furent rapportés au Mahdi qui trouva ainsi le temps de faire face aux événements qui se préparaient. Zogal bey était arrivé dans l’intervalle à El Obeïd et avait été reçu à bras ouverts par son cousin, le Mahdi. Ce dernier fit même tirer en son honneur 100 coups de canon et répandit la nouvelle que le Darfour s’était soumis. Il crut pouvoir s’abstenir momentanément d’envoyer des émissaires dans ma province et tourna toute son attention vers le danger dont le menaçait le Gouvernement.

Le général Hicks s’était rendu avec une partie de ses troupes à Kaua et, le 29 avril 1883, avait battu à Marabia les Arabes rebelles; Ahmed el Moukachef avait péri dans l’action.

Parmi les émissaires dont le Mahdi se servait pour soulever les masses, se trouvait un ancien marchand d’esclaves, de Souakim, Osman Digna qui avait pour mission de gagner à la cause de l’insurrection les tribus de la côte de la Mer Rouge. En choisissant cet homme qui conquit plus tard une si grande célébrité, le Mahdi fit preuve d’une perspicacité remarquable et montra qu’il comprenait fort bien que le soulèvement du Soudan oriental mettrait le Gouvernement de Khartoum dans un sérieux embarras dont le résultat probable serait le retard ou même l’abandon complet de l’expédition du Kordofan. Les détails des combats engagés entre le redoutable émir et les troupes du Gouvernement sont suffisamment connus. Malgré les succès des Mahdistes dans l’est, succès qui causèrent de sérieuses difficultés au Gouvernement, la marche sur le Kordofan ne fut pas abandonnée et, au commencement de septembre 1883 le malheureux Hicks quittait Khartoum, pour se rendre à Douem sur le Nil Blanc. Alâ ed Din Pacha, qui avait reçu l’ordre d’accompagner l’expédition, se joignit à lui.

La situation du Kordofan n’était pas exactement connue au Caire et les fonctionnaires compétents jugeaient très mal l’état des choses, en pensant arriver, au moyen de cette expédition, à anéantir le Mahdi, à un moment où celui-ci était devenu déjà le maître unique et absolu de l’ouest presque entier. On ne réfléchit pas que la défaite de Rachid, de Youssouf Shellali, d’Ali bey Lutfi, que la chute de Bara, d’El Obeïd et d’autres villes, avaient mis le Mahdi en possession d’un nombre de fusils bien plus grand que celui dont disposait le corps d’armée de 10,000 hommes de Hicks! Ne savait-on pas que ces fusils étaient maintenant entre les mains d’individus qui en connaissaient le maniement. Les marchands d’esclaves, les Basingers, les chasseurs d’éléphants et d’autruches formaient un contingent avec lequel on devait compter! En outre, n’y avait-il pas maintenant au service du Mahdi des milliers de soldats réguliers et irréguliers, qui avaient combattu autrefois pour le Gouvernement? On avait oublié que dans tout le Soudan, particulièrement chez les nègres, on croit à ce proverbe arabe: Elli bjakhud ommak hua abouk (celui qui épouse ta mère est ton père). Le Mahdi avait conquis leur pays, par conséquent il était leur maître et leur père; qu’importaient aujourd’hui aux masses les bons rapports antérieurs et des bienfaits si vite oubliés! Il n’était pas possible de compter sur la désertion des soldats du Mahdi passant dans les rangs de l’armée de Hicks.

Les 10,000 hommes de Hicks formaient un carré dont le centre était occupé par les 6000 chameaux chargés des bagages et des munitions. L’armée, qui traînait des canons Krupp arec elle, avait à traverser un territoire couvert le plus souvent de forêts épaisses ou de hautes herbes. On voyait à peine à 300 pas devant soi et l’on devait s’attendre à chaque instant à une attaque de la part d’un ennemi bien supérieur en nombre, connaissant admirablement le terrain et, qui toujours avait dû ses succès à la rapidité de ses mouvements et à son audace.

Les sources étaient rares et la plupart des hommes en était réduite à boire l’eau croupie des étangs et des mares. Et si cette eau même ne suffisait pas? On eut pu prendre la route du nord, celle qui passe par Gebra et va jusqu’à Bara, là au moins on avait l’avantage d’un terrain découvert et où les sources ne manquaient pas. Là, on pouvait aussi de ce côté compter sur les secours des Kababish, non soumis alors au Mahdi, et il aurait été possible de réduire considérablement l’énorme train dont l’armée était empêtrée. Les 6000 chameaux pressés dans le carré formaient une masse de cous et de têtes où chaque balle ennemie devait porter.

A ces fautes, à ces désavantages venaient encore s’ajouter de graves dissensions intestines. Hicks et les officiers européens formaient un parti auquel faisait face un parti contraire composé de Alâ ed Din Pacha, des fonctionnaires et des officiers égyptiens. Enfin la grande masse de l’armée provenait des troupes licenciées d’Arabi Pacha, troupes que les Anglais venaient de battre.