Le général Hicks était tout à fait éclairé sur sa situation. A Douem un de ses amis lui ayant demandé ce qu’il comptait faire, il répondit tranquillement: «Eh bien, je marche en avant, comme Jésus Christ au milieu des juifs». Ce fut contre son avis que la campagne fut entreprise, mais il croyait de son honneur de ne plus reculer une fois l’expédition commencée.

La colonne n’avançait que lentement dans ces contrées désertes. Les quelques habitants qui peuplaient autrefois ce pays s’étaient enfuis depuis longtemps. Ça et là on apercevait vaguement dans le lointain entre les arbres, des Arabes guettant la marche de l’armée et qui disparaissaient rapidement. Un jour, le général Hicks ayant, avec sa lunette, découvert quelques espions à cheval, fit faire halte et envoya un détachement de cavaliers attaquer les vedettes ennemies. Les cavaliers revinrent bientôt fuyant à toute bride; un grand nombre était blessé et ils déclarèrent que les forces des rebelles étaient si nombreuses qu’ils avaient dû abandonner leurs morts. Hicks envoya alors le colonel Farquhar sur le lieu du combat avec un demi-bataillon d’infanterie. Le colonel revint et annonça qu’il avait vu les cadavres des cavaliers envoyés, tous frappés par derrière et complètement déshabillés. Il n’avait aperçu aucune trace du soi-disant ennemi si nombreux cependant et n’avait relevé sur le sol que les empreintes d’une dizaine de chevaux tout au plus, lesquels avaient sans doute mis en fuite tout le détachement de cavalerie.

Quand le lendemain trois cavaliers ennemis reparurent à l’horizon, le colonel Farquhar, accompagné seulement d’un domestique s’élança vers eux, les poursuivit, en tua deux et ramena le troisième, prisonnier, avec les trois chevaux. Ces histoires et d’autres semblables me furent racontées plus tard par les quelques survivants, qui tous s’accordaient parfaitement dans leurs récits. L’expédition avançait avec une lenteur désespérante. Toutes ces circonstances furent cause que les chameaux ne purent jamais être lâchés dans un pâturage, il leur fallait se contenter de la maigre pitance qui leur était servie dans le carré; mais la ration était trop faible et la plupart périrent d’inanition. La faim les avait poussés à dévorer les coussins de paille de leurs selles, en sorte que le bois portait directement sur leur dos, les blessait et les rendait bientôt impropres à tout service, et c’est à ce moment là qu’on ajoutait à leur charge, celle des chameaux tombés en route.

En route le colonel Farquhar, le baron Seckendorff, le lieutenant-colonel Herlt et quelques officiers supérieurs égyptiens firent, on doit le reconnaître, tous leurs efforts pour venir en aide à Hicks Pacha dans sa tâche difficile; mais la masse de l’armée restait apathique et semblait déjà prévoir la débâcle prochaine. Cependant, le pauvre Bizitelly faisait ses croquis, O’Donovan prenait ses notes: Qui donc enverrait notes et croquis dans leur pays où ils étaient si impatiemment attendus?

Le Mahdi, instruit de la mise en marche de l’armée, quitta El Obeïd, établit son camp sous les palmiers qui avoisinaient la ville, et attendit l’ennemi. Le calife et les autres commandants suivirent son exemple, en sorte que très rapidement un gigantesque amas de huttes de paille s’éleva auprès de la ville. Le Mahdi passait chaque jour la revue de ses troupes, faisait battre le tambour et tirer le canon, afin de préparer hommes et chevaux à l’action prochaine. Il envoya à Douem les émirs Haggi Mohammed Abou Gerger, Omer woled Elias Pacha et Abd el Halim Mus’id, pour observer l’ennemi et lui couper la retraite, mais en leur interdisant absolument de s’attaquer au gros de l’armée. Ces émirs, avant même de connaître l’importance réelle du corps expéditionnaire avaient demandé au Mahdi l’autorisation de prendre l’offensive; le Mahdi avait refusé!

Pendant la marche de la colonne sur Rahat un ancien sous-officier prussien, Gustave Kloss, de Berlin, domestique d’O’Donovan, prévoyant la catastrophe, déserta. Ne connaissant pas le pays, il erra longtemps à l’aventure, jusqu’à ce qu’au lever du jour il tombât par hasard sur quelques Mahdistes qui d’abord voulurent le tuer; Kloss, dans son mauvais arabe, arriva à leur faire comprendre qu’il voulait se rendre auprès du Mahdi; les esclaves arabes le dépouillèrent de tout ce qu’il possédait et l’envoyèrent à El Obeïd. Malgré son costume de domestique, les Arabes l’entourèrent bientôt par milliers, pour voir «le général anglais» qui venait, disait-on, traiter des conditions de la paix. Kloss amené devant le Mahdi et interrogé en présence des autres Européens prisonniers des rebelles sur les conditions où se trouvait l’expédition, n’hésita pas à révéler la triste situation de l’armée et à déclarer que ni le courage ni l’entente ne régnaient dans ses rangs.

Cette nouvelle fut la bienvenue auprès du Mahdi; Kloss ajoutait cependant que l’armée ne se rendrait pas sans combattre bien que, selon toute probabilité, elle serait à son avis complètement anéantie. Le Mahdi, pour prouver sa reconnaissance à Kloss, se chargea lui-même de le convertir à l’islamisme et le remit à la garde d’Osman woled el Haggi Khalid. Assuré désormais de la victoire, grâce aux révélations de Kloss, il fit sommer Hicks de se rendre avec son armée; Hicks ne répondit pas.

Avant son départ le général anglais avait reçu du Gouvernement, l’assurance qu’il enverrait comme renfort des troupes du Tekele, sous les ordres de Mek Adam, et comptant environ 6000 hommes, et un effectif plus considérable encore d’Arabes Habania; il attendait donc, comptant sur ces troupes nouvelles pour relever le courage abattu de ses soldats. Son attente fut vaine! Personne ne parut, pas le moindre soldat, pas le moindre porteur de nouvelles!