La colonne avait quitté Rahat et marchait sur Alloba, où on espérait trouver enfin de l’eau en quantité suffisante; car les troupes souffraient déjà beaucoup de la soif. Le 3 novembre, Hicks campait à environ 60 kilomètres au sud-est d’El Obeïd.

Le Mahdi avait rassemblé toutes ses forces autour de la ville et avait par ses discours exaspéré leur fanatisme. Le Prophète, disait-il, lui était apparu, l’avait assuré de la victoire et lui avait promis de lui envoyer pour le soutenir contre les infidèles une armée de 20,000 anges invisibles.

Le 1er novembre, il quittait El Obeïd et marchait sur Birket, où son armée devait rejoindre les postes d’éclaireurs établis en avant depuis quelques jours; dès que la jonction fut opérée, l’armée des rebelles se mit à harceler sans relâche, les Egyptiens fatigués, et affaiblis par la faim et la soif.

L’attaque sérieuse commença le 3 novembre. Protégé par les arbres et les replis du sol, Hamdan Abou Anga, commandant des Djihadia, ouvrit le feu contre l’armée occupée à dresser son camp à la hâte. Les balles des rebelles faisaient des ravages terribles dans les rangs du corps expéditionnaire. Cette masse compacte parquée dans le camp, offrait aux projectiles des buts immanquables. Les hommes, les chevaux, les chameaux et les mulets tombaient en foule et les soldats apercevaient à peine l’ennemi dissimulé derrière ses abris. Les Mahdistes, qui n’avaient subi que des pertes insignifiantes, ne se retirèrent que dans l’après-midi et établirent leur camp à une portée de canon, en face de l’armée égyptienne.

Quatre émirs étaient tombés en essayant, au plus fort du combat, de pénétrer dans le camp. Quels durent être les sentiments du pauvre Hicks, qui assistait impuissant à ce désastre! Ses hommes, tourmentés par la soif, suçaient le plomb des balles afin de rafraîchir leur palais desséché! Et cependant un étang rempli d’eau était là dans le voisinage, à une heure à peine du camp; Hicks et ses guides l’ignoraient, et l’eurent-ils connu, ils ne pouvaient plus l’atteindre.

Toute la nuit les Egyptiens furent harcelés par les tirailleurs d’Abou Anga, qui sans être aperçus s’étaient glissés jusque dans le voisinage du camp et s’étaient établis dans une position bien abritée.

Le lendemain matin (4 novembre), Hicks leva le camp, et continua la marche en avant. Il avait dû laisser derrière lui un grand nombre de morts et de mourants, ainsi que quelques canons dont les attelages avaient été anéantis. Il n’avait pas fait une lieue, que 100,000 fanatiques sortant des buissons où ils s’étaient embusqués se précipitèrent sur son armée.

Le carré fut forcé. Une véritable boucherie commença. Seuls les officiers européens et quelques cavaliers turcs réunis sous un gigantesque palmier se défendirent héroïquement. Attaqués furieusement de tous côtés par des forces infiniment supérieures, ils ne tardèrent pas à succomber.

La tête du baron Seckendorff, encadrée de sa longue barbe blonde fut coupée et présentée au Mahdi et à ses califes comme celle du général Hicks. Gustave Kloss, qui se nommait maintenant Moustapha, fut appelé; mais craignant d’être forcé d’aller lui-même à la recherche de Hicks, il les laissa dans leur erreur. L’armée entière fut anéantie; quelques hommes à peine réussirent à s’échapper, cachés sous des monceaux de cadavres.

On promit la vie sauve à un grand nombre de soldats mais, dès qu’ils eurent mis bas les armes, ils furent impitoyablement massacrés. Ahmed Dalia, le bourreau, me racontait plus tard que, en compagnie de Yacoub frère du calife Abdullahi et de quelques autres cavaliers, il avait rencontré une poignée de soldats décidés à vendre chèrement leur vie. Yacoub leur expédia Dalia avec la promesse d’une grâce complète, s’ils voulaient mettre bas les armes et se rendre. Ils se fièrent à sa parole et, jetant leurs armes, accoururent à lui: Mais les voyant sans défense, il fit égorger ces «chiens d’infidèles», comme il les appelait, en s’applaudissant de sa ruse!