Un Egyptien dut son salut à sa présence d’esprit. Poursuivi par quelques Gellaba et sur le point d’être atteint, il leur cria: «Ne me tuez pas, vous, amis du Mahdi! Je sais quelque chose qui vous rendra riches.»
Ils lui promirent la vie sauve, s’il leur révélait ce moyen: «Je le ferai, leur dit-il, mais pour le moment je suis épuisé; conduisez-moi auprès du Mahdi, en qui je crois déjà depuis longtemps et laissez-moi lui demander mon pardon; il m’accordera, je l’espère, le repos dont j’ai besoin pour pouvoir vous servir.» Les Gellaba mirent leur prisonnier au milieu d’eux et le protégeant contre les autres Arabes, le conduisirent auprès du Mahdi auquel ils le présentèrent comme un fidèle entraîné malgré lui à la guerre, mais convaincu depuis longtemps de la mission du Mahdi. Ce dernier lui accorda son pardon et lui fit prêter selon l’usage le serment qui le liait au Mahdi. En sortant de la présence du Mahdi, l’Egyptien fut aussitôt assailli par ceux qui l’avaient sauvé et pressé de leur livrer le secret, qui devait les rendre riches. Il leur répondit tranquillement: «J’étais autrefois cuisinier et sais faire des saucisses.» Les Gellaba trompés dans leurs espérances se prirent à l’injurier et le ménaçèrent de mort. Mais lui retourna aussitôt auprès du Mahdi et lui raconta toute l’histoire, en implorant sa protection. Le Mahdi ne put s’empêcher de rire et fit venir quelques-uns des compatriotes du rusé compère, depuis longtemps ses partisans, et leur ordonna de le traiter en frère.
L’armée de Hicks était anéantie et le Mahdi et ses califes retournèrent à Birket avec leurs troupes ivres de joie. Quelques émirs furent laissés avec leurs hommes sur le champ de bataille, afin de rassembler le butin et de le porter au Bet el Mal. Les cadavres amoncelés par milliers les uns sur les autres furent dépouillés de leurs vêtements. Quel spectacle horrible que de voir tous ces corps entièrement nus, à demi décomposés, déjà couverts de blessures béantes, entassés pêle-mêle!
J’ai eu plus tard entre les mains les carnets de notes du colonel Farquhar et d’O’Donovan trouvés sur le champ de bataille. Triste lecture! Tous deux se plaignaient de l’antagonisme du général Hicks et du gouverneur général Alâ ed Din Pacha. Farquhar refusait complètement à son chef, le général Hicks, le coup d’œil militaire indispensable. Il avait depuis longtemps prévu ce qui était arrivé et reprochait amèrement à Hicks d’avoir osé, par fausse ambition, commencer les opérations avec une armée, dont il devait connaître la mauvaise composition. Parmi les quelques officiers égyptiens qui firent leur devoir, il mentionnait spécialement Abbas bey.
Voici un passage du journal de Farquhar: «J’ai causé aujourd’hui avec O’Donovan de notre situation et lui ai demandé où nous pourrions bien être dans huit jours. Il m’a répondu: «Dans l’autre monde».
O’Donovan s’exprimait d’une façon analogue. Il était très irrité de la désertion de Kloss et y voyait un signe de la démoralisation de l’armée: «Un Européen, écrit-il, un simple domestique, il est vrai, déserte et passe à l’ennemi!» A un autre endroit: «J’écris mes mémoires, mais il n’y aura personne pour les porter dans mon pays.»
Ce ne fut que quinze jours plus tard, après que le butin eut été porté au Bet el Mal, que le Mahdi retourna à El Obeïd. On avait trouvé, outre les canons, les mitrailleuses et les fusils, des sommes d’argent importantes. Malgré la sévérité barbare avec laquelle Ahmed woled Soliman avait fait couper les mains à quelques individus accusés de vol et de malversation, beaucoup d’argent fut dérobé. Les rusés habitants des montagnes de Nuba emportèrent chez eux une quantité d’armes et de munitions, qui leur furent plus tard d’une grande utilité dans la lutte qu’ils soutinrent contre leurs oppresseurs.
Rien ne peut dépasser la pompe grandiose avec laquelle le Mahdi victorieux fit son entrée à El Obeïd. Ce fut une véritable marche triomphale et, partout où il passait, les gens se jetaient à terre et lui rendaient hommage comme à un être surnaturel. Sa victoire avait mis tout le Soudan à sa discrétion, depuis les bords du Nil jusqu’à la Mer Rouge, depuis le Kordofan jusqu’aux frontières des Wadaï. Tous les regards se tournaient vers l’homme qui avait accompli des actions si merveilleuses et on attendait avec impatience ses prochaines entreprises. Presque tous ceux qui avaient auparavant douté de lui se rallièrent avec enthousiasme au nouveau régime.
Un petit nombre cependant comprenait que la religion n’était qu’un prétexte pour le Mahdi et attendait toujours que le Gouvernement eût réuni les forces nécessaires pour rétablir son autorité et écraser la révolution, au moins résolu cependant, si le Gouvernement échouait, à céder à la force et à se soumettre comme les autres non par conviction mais pour échapper à la persécution inévitable.