Comme dès cette époque j’avais pris la ferme résolution de retourner au Soudan, je fus enchanté de la proposition que me fit Gordon Pacha, en Juillet 1878, proposition qui me permettait de renouer mes relations avec Emin et Giegler Pacha. Je dus cependant prendre patience et attendre, pour répondre à l’invitation qui m’avait été adressée, que la campagne de Bosnie fut terminée.

Dans les premiers jours de Décembre 1878, mon régiment rentra en garnison à Presbourg; comme officier de réserve je demandai et j’obtins aisément un congé avec autorisation de voyager dans le Soudan. Je passai seulement huit jours dans ma famille et quittai Vienne le 21 Décembre 1878 pour aller m’embarquer à Trieste.

Au Caire, je reçus de Suez un télégramme de Giegler Pacha, (alors Giegler bey) qui était parti quelques jours avant mon arrivée; il allait à Massawah où, en qualité d’inspecteur Général des Télégraphes du Soudan, il allait inspecter la ligne de Massawah-Khartoum. Dans son télégramme il m’invitait à faire avec lui le voyage jusqu’à Souakim et j’acceptai avec joie cette invitation toute gracieuse.

A Souakim nous dûmes nous séparer; Giegler continuait sa route sur Massawah en bateau à vapeur; moi, j’avais à faire mes préparatifs pour me rendre à dos de chameau à travers le désert jusqu’à Berber. Grâce à la bienveillante intervention de Alâ-ed-Din Pacha, gouverneur de Souakim (le même qui plus tard, étant gouverneur général du Soudan, accompagna le général Hicks au Kordofan où il trouva la mort), je pus promptement me mettre en route pour Berber; de là, sur une barque que le général Gordon avait fait tenir à ma disposition, je repartis pour Khartoum où j’arrivai au milieu de Janvier 1879.

Gordon Pacha me reçut de la façon la plus cordiale et m’assigna pour logement la maison d’Ali effendi située vis-à-vis de la façade Sud de son palais. Dans nos entretiens journaliers il m’assura à maintes reprises de ses sympathies pour les officiers autrichiens qu’il avait appris à connaître au cours des travaux de la Commission du Danube, à Toultscha. Il me disait, en souriant, combien il regrettait que nous eussions échangé contre des uniformes bleus nos uniformes blancs qu’il considérait comme beaucoup plus commodes et plus élégants.

Au commencement de Février, il me nomma inspecteur des finances avec mission de parcourir le pays et de rechercher pour quels motifs les habitants du Soudan se plaignaient des impôts, très modérés cependant, tandis que, de son côté, le Gouvernement se demandait pourquoi les revenus de la province étaient si faibles et tout à fait hors de proportion avec l’étendue et la richesse du pays.

Je me rendis donc à Fazogl par Mussellemie et Sennaar, visitai les montagnes de Kehli, Rigreg et Kashankero et parvins jusque dans le voisinage des Beni Shangol. Puis j’adressai mon rapport à Gordon Pacha.

Je lui exposais d’abord que la répartition de l’impôt, établie constamment sous l’influence des notables indigènes, manquait absolument d’équité. Le poids de la taxe pesait surtout sur le pauvre et sur le petit propriétaire, alors que les détenteurs de domaines considérables savaient toujours trouver auprès des fonctionnaires le moyen le plus convenable pour faire réduire à un minimum dérisoire le taux de leurs contributions. Cette inégalité se faisait sentir, encore aggravée, dans le monde des affaires où les charges imposées au petit commerce étaient extraordinairement lourdes, tandis que les gros capitalistes jouissaient d’immunités absolument injustifiées. Et non seulement la répartition des impôts était inique, mais encore il se produisait au cours de la perception des taxes les plus criantes injustices. Cette perception était effectuée par les soldats, les Bachi Bouzouks et fréquemment aussi par les Sheikhiehs, tribu originaire de Dongola. Le but de chacun de ces intermédiaires était surtout de s’enrichir le plus vite possible et par tous les moyens; le reste n’avait à leurs yeux qu’une importance secondaire. Je pouvais bien signaler ces abus mais j’étais incapable d’y porter remède; il me manquait de plus, pour obtenir un résultat positif, l’initiation administrative et la vocation nécessaire; je demandai donc d’être relevé de mes fonctions.

Pendant ce temps, Gordon Pacha était parti pour le Darfour afin de pouvoir, en se tenant plus près du théâtre des opérations, suivre les progrès de la campagne entreprise contre Soliman woled (fils de) Zobeïr. Sur sa proposition, Giegler avait été nommé Pacha et vice-gouverneur général. C’est donc au Darfour que j’envoyai à Gordon mon rapport et ma démission.

J’eus souvent, pendant mon voyage d’inspection, l’occasion de constater des situations singulières et des manières de voir au moins étranges. Je me trouvai fréquemment en rapport avec d’anciens employés du gouvernement, des Soudanais, des Sheikhieh surtout, et même des Turcs devenus possesseurs des propriétés les plus belles et qui étaient absolument exonérés des taxes. A mes observations, ces propriétaires privilégiés répondaient invariablement qu’ayant rendu autrefois des services au gouvernement, il était de toute justice qu’on les exemptât de l’impôt. J’étais fort mal reçu lorsque je voulais leur expliquer que les services qu’ils avaient pu rendre, s’ils en avaient rendu quelqu’un, leur avaient été depuis longtemps payés, et je dus faire mettre en prison plusieurs d’entre eux pour les contraindre à payer l’impôt.