A Mussellemié, la ville la plus importante de la région comprise entre le Nil bleu et le Nil blanc (le Ghézireh), et le point central du commerce des régions méridionales, je trouvai des quartiers remplis de jeunes filles esclaves qui exerçaient là leur hideux métier pour le compte de leurs maîtres, les plus riches et les plus influents marchands du Soudan. Le gain produit par ce genre d’affaires, d’une moralité plus que douteuse, était sans contredit d’une importance considérable, mais je n’avais aucunement le désir de me casser la tête pour établir un mode de taxation applicable à «cette matière imposable», et ce fut avec une joie réelle que je reçus enfin de Gordon la dépêche m’annonçant que je cessais d’exercer les fonctions d’inspecteur des finances. J’étais ainsi délivré de tout souci ultérieur et n’avais plus à me préoccuper du moyen d’établir, de répartir et de percevoir les impôts anciens, non plus que d’en inventer de nouveaux, tache tout à fait en dehors de mes goûts et de mes aptitudes.

Quelques jours plus tard, je reçus de Gordon une lettre me nommant Moudir (Gouverneur) de Dara, région sud-ouest du Darfour. Le général me donnait en même temps l’ordre de rejoindre immédiatement mon poste, afin de tenir tête au prétendant, le Sultan Hassan, qui, descendant des anciens rois, aspirait à reconquérir le domaine de ses pères dont l’Egypte s’était emparée.

Gordon me faisait savoir en outre qu’il revenait du Darfour et desirait me rencontrer sur la route, entre El-Obeïd et Dourrah el Khadrah. Aussitôt je m’embarquai sur l’un des bateaux à vapeur qu’on tenait toujours prêts pour Gordon Pacha et partis pour Dourrah el Khadra où j’avais déjà envoyé mes chameaux. De Dourrah j’allai à cheval au bureau télégraphique d’Abou Garad, situé à 11 kilomètres environ et qui forme en même temps la station frontière de Kordofan. A Abou Garad, j’appris que Gordon n’était plus qu’à 30 ou 40 kilomètres de là, sur la route de Dourrah el Khadra. Je partis sur le champ et, après environ deux heures de course rapide, je trouvai le général reposant à l’ombre d’un arbre. Il me reçut de la façon la plus affable, mais je le trouvai malheureusement très épuisé et fort affaibli par les pénibles et interminables chevauchées. Les courses continuelles avaient déterminé des plaies assez étendues aux cuisses et aux jambes. Il avait dû même, pendant des journées entières, se priver de boissons réconfortantes.

Par bonheur, j’avais apporté avec moi, sur le vapeur, quelques bouteilles de Henisson, tirées de ses propres réserves. Il m’engagea à l’accompagner à Dourrah el Khadra, où il avait à me donner quelques ordres complémentaires concernant mes nouvelles fonctions, et à me faire certaines communications sur la situation actuelle de la contrée.

En même temps, il me présenta les personnes de sa suite: Hassan Pacha Hilmi el Djoeser, ancien gouverneur du Kordofan et du Darfour et Youssouf Pacha el Shellali, qui, s’étant brouillé avec Gessi, lors de l’entreprise contre Soliman woled Zobeïr, avait demandé à Gordon de l’emmener avec lui à Khartoum.

Gordon Pacha ayant donné le signal du départ, prit les devants, suivant son habitude, à une telle allure que nous avions peine à le suivre. Nous arrivâmes bien vite à Dourrah el Khadra, où nous retrouvâmes les chameaux et les bagages du Gouverneur général que celui-ci avait envoyés en avant pendant la halte.

La rive du fleuve était peu profonde et les vapeurs qui avaient dû mouiller au large envoyèrent un canot pour nous conduire à bord. Dans la barque, je me trouvai assis près de Youssouf el Shellali qui était vêtu d’un léger costume de treillis gris; comme il avait avec lui un gobelet, je lui demandai de me puiser un peu d’eau dans le fleuve. Gordon Pacha, en souriant m’avertit en français que Youssouf, malgré son teint foncé, était Pacha et par conséquent occupait un rang de beaucoup plus élevé que moi, qui n’étais que Moudir (Gouverneur) de Dara, il n’était donc pas correct de ma part de lui demander ainsi de l’eau. Je m’excusai aussitôt auprès de Youssouf expliquant que c’était par simple distraction que je lui avais demandé un semblable service. Il m’assura amicalement qu’il était tout prêt à rendre service à moi ou à n’importe lequel de ses compagnons.

Gordon et moi, nous montâmes sur l’«Ismaïlia» tandis que Hassan Pacha el Djoeser et Youssouf el Shellali se rendirent sur le «Borden».

Je restai avec le général jusqu’au soir. Gordon me mit au courant de la situation du Darfour exprimant l’espoir de voir se terminer bientôt la guerre engagée avec le Sultan Haroun, et cette malheureuse contrée, qui servait depuis tant d’années de théâtre aux combats les plus terribles, jouir enfin d’un peu de repos. Il était persuadé aussi que Gessi terminerait rapidement la campagne entreprise contre Soliman woled Zobeïr qui, pressé par les circonstances, allait se voir contraint ou de se rendre ou de succomber. Après la défection des Basinger (esclaves noirs dressés à se servir des armes à feu) et les défaites continuelles qu’il avait éprouvées, il n’était plus permis à Soliman de compter sur la victoire.

A 10 heures du soir Gordon me congédia; ordre était déjà donnée aux vapeurs de mettre sous pression, car il voulait se mettre en route cette nuit-même.