Et voici, qu’en effet, je reçus un jour un indigène qui apportait une lettre ou plutôt un chiffon de papier d’Alâ ed Din Pacha m’informant officiellement que S. A. le Khédive me nommait extraordinairement Hokoumdar el Asakir (commandant en chef) du Darfour. La missive contenait en outre la nouvelle que le Gouvernement allait envoyer de Khartoum une armée suffisamment forte pour réprimer l’insurrection des rebelles. Cette nouvelle fut colportée à Fascher et à Kabkabia; partout, on la salua par des salves d’artillerie. Nous hébergeâmes le messager et nous lui fîmes des présents.
Il nous raconta alors qu’à son départ de Khartoum, il avait laissé l’armée prête à se mettre en marche, une armée invincible, disait-il, ce que les gens expérimentés ne crurent pas précisément à la lettre. N’importe, chacun s’en réjouit et se reprit à espérer. Quelques jours plus tard, Khalid woled Imam, que j’avais envoyé autrefois à El Obeïd, arriva et m’apporta des nouvelles verbales parce que, d’après son dire, Zogal ne jugeait pas nécessaire de m’écrire. Zogal, me dit-il, me faisait saluer. Il me confirma les nouvelles précédentes, savoir: que le Gouvernement allait envoyer une armée contre le Mahdi.
Tout à fait entre nous, il me confia que les pèlerins revenant de Khartoum en nombre considérable, racontaient avoir vu, pendant les manœuvres des troupes de l’expédition projetée, des vautours planer continuellement au-dessus des soldats; c’était là assurément un mauvais présage! Il me parla longuement du Mahdi, de ses propos, de ses faits et gestes; quoique très prudent dans ses paroles, je pus en déduire qu’il appartenait déjà aux Mahdistes, du moins dans son for intérieur. Je ne lui en fis aucune remarque et le remerciai pour sa fidélité et sa soumission, mais donnai ordre de l’observer davantage.
Mes gens réussirent un jour à s’emparer d’un messager qui allait justement quitter la ville pour se rendre à Shakka. On le fouilla; il était porteur d’une lettre de Khalid woled Imam à Madibbo l’avertissant de se tenir prêt; car, le cas échéant, il était possible qu’il eût besoin de lui et cela même sous peu.
Je venais justement d’apprendre par mes domestiques, en rapport avec ceux de la maison de Zogal, que Khalid en qui il avait pleine confiance et qui avait ses coudées franches chez lui, que Khalid, dis-je, avait ordonné aux femmes de Zogal de quitter secrètement leurs habitations dans la forteresse et de fuir, les habitants de Dara ayant à traverser incessamment une période critique pour eux. Les femmes qui étaient en désaccord refusèrent de suivre son conseil.
On s’empara de Khalid aussitôt; il fut conduit devant moi et me déclara que Zogal lui avait ordonné de faire sortir ses femmes de la forteresse, de les soustraire à mon pouvoir et d’envoyer deux de celles-ci au Kordofan.
Il était clair que Zogal s’était laissé séduire par son cousin, le Mahdi, et cherchait à rompre nos conventions.
Je fis appeler Takîh Nur, frère de Zogal, et ses plus proches parents. En présence du cadi et des officiers, je leur donnai connaissance des faits, ajoutant que, puisque Zogal abandonnait le Gouvernement et ne tenait pas ses engagements, je ne saurais plus avoir aucune confiance en eux, étant persuadé, du reste, qu’ils connaissaient les desseins de Khalid et le protégeaient.
Malgré leurs dénégations, je les fis transporter en lieu sûr et mettre Khalid aux fers.