Il ne nous parut pas prudent de confier à Koukou Agha une force plus considérable; Moslim woled Kabachi s’offrit d’accompagner les soldats, à titre de guide. Ils quittèrent Dara, le soir même, accompagnés de nos meilleurs vœux. Le lendemain déjà, Moslim rentra avec dix hommes; il était grièvement blessé.
«Où est Koukou Agha; où sont les soldats?» lui criai-je.
«Dispersés ou morts, répondit-il avec calme; mais tranquillise-toi; beaucoup reviendront; d’un trait je suis rentré t’apporter moi-même la nouvelle.»
«Comment cela s’est-il passé, voyons, raconte donc?» répliquai-je avec impatience. Epuisé, il s’assit tout au bord du tapis, pour ne point répandre dessus le sang qui coulait encore de ses blessures.
«Nous marchâmes toute la nuit, commença-t-il, et ne prîmes qu’un court repos. Abo bey, qui avait reçu des renforts la veille, c’est-à-dire hier, fut averti de notre présence par ses espions. Il laissa brûler les feux de son bivouac et se posta en embuscade sur le chemin que nous devions parcourir. Avant l’aube, nous parvînmes à proximité de son camp et comme nous nous disposions à le surprendre, soudain nous fûmes attaqués, en pleine obscurité, par Abo bey et ses gens. Je fus séparé de Koukou Agha qui, tout en combattant, se retira sur une petite colline à proximité. Je gardai plutôt la direction du Sud et avec quelques soldats je battis en retraite jusqu’ici. Dix sont revenus avec moi; il est à espérer que Agha et le reste du détachement arriveront aussi.»
Nous attendîmes deux jours, mais en vain. Excepté quatre hommes, personne ne revint. Il était certain maintenant que Koukou Agha et les autres hommes avaient succombé. La défaite de Omer woled Dorho par les Mima et sa perte près de Sheria eurent naturellement pour conséquence l’extension de la révolte: celui qui ne le faisait pas par conviction, se joignait par crainte aux rebelles. Moslim woled Kabachi amena sa famille dans notre forteresse et jura solennellement de vaincre ou de mourir avec nous.
Je fis appel aussi à Hasan woled Saad en Nour, que j’avais conduit dans le temps de Khartoum dans sa patrie; je le mandai à Dara et lui ordonnai de rester auprès de moi. Je lui assignai une maison en dehors de la forteresse; il y amena une de ses femmes, afin de me convaincre ainsi qu’il était bien décidé à rester auprès de moi. Comme il avait récemment perdu son cheval, je lui en fis cadeau d’un provenant de mon écurie, espérant me l’attacher ainsi davantage et obtenir de lui, à cause de sa connaissance exacte du pays et de ses relations, des renseignements utiles à mon but. Mais je me trompais sur son compte. Oubliant tout ce que j’avais fait pour lui à Khartoum, il me quitta sous le prétexte d’aller rendre visite à un parent qui se trouvait dans le voisinage et s’en alla, sur le cheval que je lui avais donné, directement à El Obeïd, pour se présenter au Mahdi comme un de ses fidèles adhérents.
Madibbo, profondément blessé dans sa fierté, de la perte de ses gros tambours de guerre, ce qui est considéré au Soudan comme une grande honte, rassembla toutes ses forces et fit appel à toutes les tribus pour qu’elles se joignissent à lui afin de m’assiéger et de me contraindre à me rendre.
Il ne m’était plus possible depuis longtemps d’envoyer à Khartoum des nouvelles de ma situation qui devenait de jour en jour plus critique, car les Mahdistes fouillaient avec le plus grand soin tous ceux qui leur étaient suspects et avaient toujours la chance de découvrir mes lettres. J’avais expédié un rapport sur notre situation pendant la bataille avec les Beni Halba; je l’avais envoyé à Kobbé, où il fut remis à une caravane partant pour Siout par le Darb el Arbaïn. Coudre des lettres dans des semelles de souliers, les enfermer dans le fond des cruches employées aux ablutions ou les cacher dans des bois de lances creux, c’était là des moyens usés depuis longtemps.